Essonne : Freaky Hoody, l’instituteur tatoué de la tête aux pieds qui dérange

Sylvain, 35 ans, est considéré comme l’homme le plus tatoué de France, même ses yeux ont subi un encrage… Il est aussi professeur des écoles en Essonne, mais son look déplaît à certains parents qui l’accusent de « faire peur aux enfants ».

Le moindre centimètre carré de sa peau est recouvert de tatouages. La paume de ses mains, son visage, ses parties intimes… Jusque dans le blanc de ses yeux. Un regard noir jugé « effrayant » par plusieurs parents d'élèves. Car Sylvain, 35 ans, alias Freaky Hoody dans le milieu du tatouage, est instituteur. Il effectue des remplacements dans la circonscription de Palaiseau, en Essonne. La semaine dernière, il a pris en charge une classe à l'école primaire Paul-Langevin.

VIDÉO. Freaky Hoody : «Si mon apparence peut contribuer à l'augmentation de la tolérance»

Les enfants de Marie (son prénom a été changé à sa demande), ont eu peur de l'apparence de celui qui est considéré comme l'homme le plus tatoué de France. « Ils n'étaient pas dans la classe de cet instit mais ils m'ont dit : C'est bizarre, c'est effrayant, il fait peur. Ils me parlaient plus de son look que de leur propre maîtresse ! J'ai moi-même été impressionnée en le voyant. »

«Je suis très surprise que l'Education nationale laisse faire ça»

Selon cette maman, Sylvain ne devrait pas se retrouver face à des enfants aussi jeunes. « Je trouve cela inapproprié. Pour des CP ou des CE1, c'est comme s'il s'était déguisé pour Halloween. Je suis très surprise que l'Education nationale laisse faire ça. Il y a dix ans, on refusait l'entrée aux élèves qui arrivaient à l'école avec les cheveux bleus… »

Palaiseau, jeudi 17 septembre. Sortie des classes au groupe scolaire Paul-Langevin, où Sylvain, alias Freakyhoody, a enseigné la semaine passée. LP/Romain Chiron
Palaiseau, jeudi 17 septembre. Sortie des classes au groupe scolaire Paul-Langevin, où Sylvain, alias Freakyhoody, a enseigné la semaine passée. LP/Romain Chiron  

Un avis tranché qui n'est cependant pas partagé par tous. Blandine connaissait déjà Sylvain pour l'avoir vu dans un reportage à la télévision. « Si c'est un bon professeur, cela ne change rien pour moi, relativise cette mère de famille. Ses tatouages sur le visage, c'est comme une couleur de peau, ça ne doit pas poser de problème. Et puis il ne cherche pas à les exhiber. »

«J'ai le droit de me tatouer, c'est mon corps, j'en fais ce que je veux»

Selon un instituteur francilien, il n'existe d'ailleurs aucun texte sur la manière de s'habiller en classe. « La seule consigne, c'est de ne pas avoir de signes religieux ostentatoires », précise-t-il. Dans la loi « pour une école de confiance » de juillet 2019, l'article premier invoque « l'exemplarité des personnels de l'Education nationale ». « Cet article a provoqué un débat mais rien n'est précisé sur ce que l'on met derrière le mot exemplarité », décrypte Patrice Allio, co-secrétaire du Snes Essonne, syndicat des professeurs de collège et de lycée.

Et qu'en pense le principal intéressé ? « Je préfère que l'on parle de mes qualités d'enseignant que de mon apparence, précise Sylvain. J'ai le droit de me tatouer, c'est mon corps, j'en fais ce que je veux. Et je ne pense pas que ça gène beaucoup les autres. »

Sylvain reconnaît que son apparence surprend les enfants mais il refuse d’en débattre avec eux durant les heures de classe, seulement à la récré. LP/R.C.
Sylvain reconnaît que son apparence surprend les enfants mais il refuse d’en débattre avec eux durant les heures de classe, seulement à la récré. LP/R.C.  

Une passion qui a un coût : près de 50 000 euros. C'est le budget consacré par Sylvain depuis son premier tatouage à l'âge de 27 ans. Une passion née lors de son séjour à Londres, où il a enseigné durant deux années au Dulwich college. Le fait que les Anglais soient à l'aise avec leur apparence a été un déclic pour lui. Il a commencé à se faire tatouer les deux bras, le torse, les jambes…

Il ne compte pas en rester là…

Le projet de cet instituteur de 35 ans ? « Devenir tout noir à 80 ans », glisse-t-il avec aplomb mais non sans un brin de provocation. Comme il est déjà tatoué de la tête aux pieds, les prochains tatouages ne feront que recouvrir ceux existants. S'il a pu économiser de l'argent pour sa passion dévorante en vivant chez sa mère jusqu'à ses 33 ans, l'instituteur est désormais propriétaire de son appartement. « Pour des raisons de budget, je pense me faire tatouer une fois tous les deux mois environ », précise-t-il.

Il reconnaît pourtant que lorsqu'il franchit les portes d'une école, « il y a au début un effet de surprise et d'étonnement chez les parents comme chez les enfants ». « Mais je ne les entends jamais dire : Tu es un monstre ou c'est horrible… », tient-il à ajouter. En classe, il se refuse à débattre de son apparence avec ses élèves. « Je suis là pour faire cours. Si les enfants me demandent : Pourquoi tu as les yeux noirs ? Je leur dis qu'on peut en parler à la récréation. »

«Deux ou trois écoles ne veulent plus de moi»

Son corps entièrement tatoué crée pourtant des crispations. Au premier trimestre 2019, un enfant de maternelle a été effrayé en le croisant dans les couloirs. « Ses parents ont fait une lettre à l'inspection, avec dedans des photos de moi où je pose nu comme mannequin, retrace l'instituteur. J'ai été écarté pendant sept semaines. C'est une période qui m'a fait mal. Puis un compromis a été trouvé pour que je ne fasse plus de remplacements en maternelle mais uniquement en primaire. Aujourd'hui, je sais que deux ou trois écoles ne veulent plus de moi. »

Pas de quoi le décourager pour autant. « Ça fait douze ans que j'exerce. Je fais ce métier par vocation. » Contactée sur le sujet, l'inspection académique de Versailles n'a pas répondu à nos sollicitations.

« L’Education nationale fait en sorte qu’il y ait une neutralité dans les apparences »
DR

L’apparence physique et vestimentaire des enseignants a souvent fait débat au fil des ans. Eclairage avec Claude Lelièvre, 79 ans, auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur l’histoire de l’éducation en France.

Quels ont été les interdits vestimentaires dans l’histoire de l’éducation ?

Claude Lelièvre. Sous Napoléon, les professeurs devaient porter une robe noire. Ce signe distinctif renvoyait les enseignants au rôle à part qu’ils devaient jouer dans la société. En 1800, le premier consul confère l’interdiction du pantalon pour les femmes, car porté par les révolutionnaires. S’il n’y a jamais eu d’uniforme imposé, sauf dans certains établissements du secondaire huppé, on leur conseillait un habit avec une robe noire, un collet monté et un chignon dans les cheveux. Et ce durant toute la IIIe République (NDLR : 1870-1940).

On ne devait pas les soupçonner moralement, les femmes ne pouvaient pas paraître frivoles. Jusque dans les années 1960, les lycéennes ne pouvaient pas porter le pantalon sauf si elles mettaient une jupe plissée par-dessus. Mais la jupe et le tailleur étaient aussi mal vus.

Les apparences physiques des instits et des professeurs ont-elles déjà fait débat ?

Sous le Second Empire, la moustache et la barbe étaient proscrites pour des raisons politiques. Car réputées républicaines ! Napoléon III avait une moustache, c’est vrai, mais fine. Les moustaches subversives étaient celles qui n’étaient pas travaillées à la Hercule Poirot. Dans les années 1970, les cheveux longs, notamment portés par les jeunes professeurs, apparaissaient comme un signe de protestation. Comme il y avait un fort besoin de recrutement, il était impossible de se passer d’eux. Mais cela a créé des tensions à l’époque.

Que révèle la polémique récente sur la manière de s’habiller des élèves ?

L’Education nationale s’efforce d’imposer une sorte de neutralité dans les apparences, qu’elles ne soient pas source de distraction. C’est le fondement de l’école en tant qu’institution. Mais quand le ministre Jean-Michel Blanquer dit qu’il suffit de s’habiller normalement, cela ne veut tout dire et rien dire. Si on va au bout de cette idée, les élèves mettraient un uniforme. Sinon, il faudrait des textes et des textes pour définir ce qui est normal.