Essonne : deux plaintes d’enseignantes contre le directeur «trop tactile»

Le chef d’établissement de Notre-Dame-de-Sion, collège-lycée catholique situé à Evry-Courcouronnes, est soupçonné d’agression sexuelle et de harcèlement moral. Des professeurs feront grève ce mardi pour demander son départ.

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 Evry-Courcouronnes, ce lundi. Une quarantaine d’enseignants sur les 110 que compte l’établissement vont faire grève ce mardi.
Evry-Courcouronnes, ce lundi. Une quarantaine d’enseignants sur les 110 que compte l’établissement vont faire grève ce mardi. LP/Nicolas Goinard

Elle confie avoir « la boule au ventre » dès qu'elle se rend à Notre-Dame-de-Sion, établissement catholique d'Evry-Courcouronnes (Essonne) qui recense 1500 élèves. Guylaine (le prénom a été changé) y est professeure d'anglais. Elle se souvient précisément de la date des premiers faits. C'était le 9 novembre dernier.

Guylaine travaille dans la salle que les enseignants appellent le « Cybercafé ». « Il m'a caressé le bras, alors je me suis un peu écartée, relate-t-elle. Il est allé vers une autre collègue et lui a caressé la joue. J'avais la nausée ». L'homme en question, c'est le directeur de cet établissement qui abrite un collège et un lycée.

Philippe G., la cinquantaine, a pris la tête de Notre-Dame-de-Sion après avoir longtemps dirigé Sainte-Thérèse à Montgeron, dans le même département. Il est aujourd'hui visé par deux plaintes. L'une pour harcèlement moral déposée par Guylaine. L'autre pour agression sexuelle déposée par Marie (le prénom a été changé). Cette professeure de français, qui a été élève de l'établissement, y travaille depuis la rentrée. Mais c'est en juin, dès son entretien avec Philippe G., qu'elle expérimente la nature « tactile » du directeur. « On m'avait prévenue, relate-t-elle. J'étais en débardeur, il s'est mis derrière moi et m'a passé la main dans le dos. Je me souviens encore du frottement de sa peau contre la mienne. »

Elle décrit des gestes qui vont ensuite aller crescendo. Marie raconte que son chef lui a, un autre jour, mis la main dans le bas du dos dans un couloir de la direction. Puis une petite tape sur les cuisses au « Cybercafé » après lui avoir dit qu'elle faisait du bon travail. Et enfin, au sujet d'un souci que Marie rencontrait avec un parent d'élève, Philippe G. l'aurait assurée de son soutien en plaçant sa main sur la cuisse de la jeune femme âgée d'une vingtaine d'années. « Je suis fine et il enveloppait toute la cuisse, ses doigts étaient vers mon entrejambe », relate-t-elle.

Des victimes «en situation de précarité»

« Quand je suis rentrée chez moi, j'en ai parlé à mon père pour savoir si c'était normal. Il m'a dit que c'était illégal. » La désillusion est grande. Pour Marie, intégrer l'équipe éducative de son ancien établissement était un rêve devenu réalité mais qui s'est mué en cauchemar.

Le 20 novembre, Marie et Guylaine parlent de leurs mauvaises expériences respectives quand un professeur de lettres qui exerce depuis trente-quatre ans à Notre-Dame-de-Sion surprend la conversation. Il leur confirme le caractère déplacé de ces gestes. Au total, cinq jeunes femmes, maîtres auxiliaires – leurs contrats sont reconduits d'année scolaire en année scolaire à la discrétion du chef d'établissement – font état d'agissements qui peuvent poser problème. Mais elles ne sont que deux à pousser la porte du commissariat de police pour déposer plainte. « Les victimes sont des enseignantes en situation de précarité qui ont peur pour leur avenir », note le professeur de lettres.

Au moment où l'affaire secoue l'établissement, l'inspecteur du travail recadre le directeur avec une recommandation simple : « Ne soyez pas tactile ». Le 3 décembre, pourtant, Philippe G. dépose plainte pour faire taire ce qu'il appelle « des rumeurs » et des « dénonciations calomnieuses ». Des tracts de proches du directeur sont même distribués pour tenter de mettre fin aux rumeurs et mettre à mal les accusations.

Un comportement «malaisant», selon certains élèves

Contacté, le parquet d'Evry-Courcouronnes confirme l'ouverture d'une enquête contre Philippe G. pour agression sexuelle et confiée au commissariat d'Evry. « Il n'a pas encore été entendu, mais il le sera », ajoute une source proche de l'enquête.

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Du côté de l'Eglise, en fin d'année, une enquête est également diligentée et les parties sont entendues mais la direction diocésaine semble désarmée. S'il s'agit d'un établissement catholique, il dépend avant tout de la congrégation de Notre-Dame de Sion. Une subtilité qui fait que le diocèse n'a qu'un pouvoir décisionnaire limité.

Entre-temps, de nouveaux témoignages émergent. Ici, une ancienne documentaliste qui se souvient avoir vu le directeur le 20 janvier 2020, date à laquelle est honorée Notre-Dame-de-Sion, mettre une main aux fesses d'une serveuse lors de la fête. Là, un parent d'élève qui a apporté le témoignage de sa fille qui avait été prise par l'épaule par le directeur lors d'une sortie piscine alors qu'elle était en maillot de bain. Une situation décrite par au moins trois élèves comme « malaisante ».

Le suspect serait actuellement en arrêt maladie

Selon ce que les deux plaignantes rapportent, on leur aurait proposé de les changer d'établissement après ces événements marquants… Aucune autre mesure n'a été prise à ce jour. Contactée, la direction diocésaine n'a pas répondu à nos sollicitations. Pour protester contre ce qu'ils estiment être de l'« inaction » une quarantaine de professeurs de l'établissement ont donc prévu de tenir un piquet de grève ce mardi.

Dans leurs démarches, Marie et Guylaine ont été soutenues par l'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) et reçues par le cabinet du maire (SE) d'Evry-Courcouronnes, Stéphane Beaudet.

Philippe G., qui selon nos informations est en arrêt maladie depuis plusieurs jours, était injoignable ce lundi. Cette semaine débute en parallèle une autre enquête menée par un cabinet d'audit indépendant qui entendra tous les protagonistes.

Droit de réponse de l'OGEC de l'établissement Notre Dame de Sion d'Evry

« Suite à l'article intitulé « Essonne : deux plaintes d'enseignantes contre le directeur 'trop tactile' » rédigé par Monsieur Nicolas Goinard et publié le ler février 2021 sur le site internet www.1novembre54.com, I'OGEC, Organisme de Gestion de l'Enseignement Catholique de l'Etablissement Notre Dame de Sion, entend fermement contester l'imputation formulée dans cet article selon laquelle, hormis une proposition de changement provisoire d'établissement faite aux deux enseignantes plaignantes, aucune autre mesure n'aurait été prise à ce jour.

Il convient en effet de rappeler que I'OGEC, informé uniquement le 15 décembre 2020 des témoignages de deux enseignantes relatant des agissements susceptibles de caractériser des faits de harcèlement sexuel, a immédiatement et spontanément mené une pré-enquête interne, puis, après validation du Conseil d'Administration de l'établissement a missionné un cabinet externe indépendant afin de diligenter une enquête sur ces faits.

Toutes les mesures ont ainsi été prises par l'OGEC afin de faire la lumière sur ces faits tout en préservant les intérêts des deux plaignantes concernées ainsi que ceux de la personne mise en cause. Il sera sur ce point rappelé qu'il n'appartient pas à I'OGEC, ni d'ailleurs à quiconque de rendre publique une quelconque position sur les faits concernés tant que l'enquête confiée au cabinet externe ou l'enquête pénale n'ont pas abouti. »