Dissolution de Barakacity : Idriss Sihamedi reconnaît des maladresses devant le Conseil d’Etat

Alors que le sort de l’ONG était étudié ce matin au Conseil d’Etat, Idriss Sihamedi est revenu sur ses tweets polémiques et les reproches du gouvernement.

 Idriss Sihamedi, fondateur de l’ONG musulmane BarakaCity.
Idriss Sihamedi, fondateur de l’ONG musulmane BarakaCity. Facebook BarakaCity

« Il n'y a strictement rien contre BarakaCity ». Ce lundi matin, dans la cour du Conseil d'Etat, Idriss Sihamedi, le président de cette ONG islamique dissoute par décret gouvernemental, martèle que son association n'est pas coupable d'« inciter à la haine », de liens avec « la mouvance islamiste radicale » et de « justifier des actes terroristes ».

Carnet noir sous le bras, cet homme de 36 ans dénonce un « milk-shake » judiciaire au sortir de deux heures d'audience intenses. La plus haute juridiction administrative doit statuer sur cette dissolution de Barakacity, décidée en conseil des ministres le 28 octobre. L'affaire a été mise en délibéré. La décision sera rendue mercredi 25 novembre. Sous les dorures de la salle l'audience, Idriss Sihamedi, pull bleu et fines lunettes, s'est assis aux côtés de ses avocats, Mes Bourdon et Brengarth, qui ont déposé une requête en référé-liberté. Face à eux, la représentante du ministère de l'Intérieur, qui a repris point par point les éléments du décret de dissolution.

Il concède avoir été « maladroit »

« Il y a un décalage entre la réalité et ce qu'a pu apporter le ministère de l'Intérieur, conteste Idriss Sihamedi. Il a une vision machiavélique, communautaire, voire radicale de BarakaCity. » Parmi les griefs du ministère public, les publications sulfureuses du président de l'ONG. Celle du 27 août, d'abord : « Mourir en martyr est la plus belle chose dans la vie d'un croyant […] C'est ce qui nous diffère d'eux. Aimer la mort comme ils aiment la vie. » Puis le 3 septembre : « Qu'Allah maudisse Charlie et enflamme leurs tombes à la chaleur du soleil ».

Idriss Sihamedi concède avoir été « maladroit ». « Je ne vais pas dire que j'ai fait un 20/20 sur Twitter, admet-il, la barbe fournie couverte par un masque. Je m'étais déjà insurgé par rapport à d'autres publications de Charlie Hebdo (qui ne concernaient pas l'islam, ndlr) sur les soldats au Mali, que je trouvais indécentes pour les familles. Je peux comprendre qu'il puisse y avoir un émoi sur mes propos. Je voulais montrer que le crayon pouvait blesser, que les mots ont un sens. » Et d'évoquer un proverbe asiatique : « Le couteau a deux tranchants, la langue en a cent ».

« Pas de pensée unique à Baraka City »

Idriss Sihamedi affirme avoir « supprimé » certains de ces tweets depuis. « À l'époque, personne à BarakaCity ne vous a demandé des comptes ? » lui demande le président de l'audience. « On m'a dit qu'il fallait lever le pied. Certains membres du conseil d'administration n'y adhèrent pas. Il n'y a pas de pensée unique à BarakaCity », confie celui dont la parole publique est rare, exceptée sur Twitter, où il est très actif.

Le Conseil d'Etat est également revenu sur ce jour de 2016, à l'émission télévisée Le Supplément sur Canal +, où Idriss Sihamedi avait refusé de condamner explicitement l'Etat islamique. Selon Me Brengarth, cela visait à « protéger ses salariés » en zone de conflit. « Mr Sihamedi a expliqué après qu'il condamnait leurs actes dans une longue vidéo », ajoute-t-il.

Il condamne les attentats devant le Conseil d'Etat.

« Et aujourd'hui, quelle est la position de BarakaCity ? » demande le président. « BarakaCity condamne clairement tous les attentats sur le sol français, insiste le président de l'association. Sur le terrain, on était parfois à quelques kilomètres des checkpoints de l'Etat islamique. Mais on n'a jamais discuté avec eux. »

« Ce ne sont pas du tout des maladresses, réplique le ministère public. En 2017, vous répondez sur Facebook à quelqu'un qui vous demande si vous condamnez Daech : Daech est une marque de lessive ? Ça n'a aucun sens ». Par ailleurs, lorsqu'il tweete, Mr Sihamedi s'exprime au nom de l'association, dont il tire une audience. »

A contrario, pour Me Brengarth, « il y aurait un dangereux précédent du point de vue des libertés fondamentales » si les tweets d'Idriss Sihamedi entraînaient directement la dissolution de l'association.

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La défense a tenté ensuite de démolir point par point les reproches du ministère public. Les chants religieux trouvés dans l'ordinateur du président ? « Mon client a plus de 1000 fichiers musicaux », argue Me Brengarth. Le magazine de l'Etat islamique ? « Un journaliste de France 24 me l'a envoyé, je voulais vérifier si un imam était bien menacé de mort par Daech », répond Sihamedi. Le pique-nique de Barakacity avec Sanabil, association de djihadistes dissoute en 2016 ? « C'était bien avant leur condamnation ».

« Est-ce que le ministère de l'Intérieur apporte la preuve que sous couvert du bien promu par l'association, se trouve le mal ? demande Me Bourdon. Non. Il ne prouve pas que l'association soit le cheval de Troie d'une idéologie mortifère. On empile juste des éléments : là une perquisition, là une déclaration dans une émission, là une proximité avec une association dissoute… ».

Fin octobre, les avocats avaient proposé à l'Etat la « mise en retrait » du président de Barakacity. Sa démission serait-elle envisageable ? « Mais mon casier est vierge ! s'exclame Idriss Sihamedi. Je suis prêt à faire des concessions pour sauver BarakaCity. Mais nous sommes dans le viseur de l'Etat depuis 2014. À l'époque, je n'étais même pas sur les réseaux sociaux. C'est une décision plus politique que judiciaire. Ce qui les gêne, c'est mon profil trop… exotique. »