Corbeil-Essonnes : ces proches de Dassault qui ont profité des largesses du milliardaire

Trois des cinq prévenus ont été interrogés par le tribunal ce lundi, dans le procès des achats de vote. Ils ont dû s’expliquer sur les grosses sommes qu’ils avaient perçues de Serge Dassault.

 Tribunal judiciaire de Paris. Le procès des achats de voix à Corbeil-Essonnes, s’est ouvert le 5 octobre et devrait se terminer la semaine prochaine.
Tribunal judiciaire de Paris. Le procès des achats de voix à Corbeil-Essonnes, s’est ouvert le 5 octobre et devrait se terminer la semaine prochaine. LP/S.M.

Les sommes donnent le vertige. 400 000, 600 000 et même deux millions d'euros. De l'argent touché, directement ou indirectement par trois des cinq prévenus présents à ce procès des achats de voix à Corbeil-Essonnes en 2009 et 2010, et provenant des comptes de Serge Dassault. Des montants dont ces trois prévenus ont dû s'expliquer ce lundi devant le tribunal correctionnel à Paris. Des montants virés sur des comptes à l'étranger et qu'ils n'avaient pas déclarés, pas ignorance se sont-ils tous défendus… ou plus prosaïquement parce que de tels dons sont taxés… à 60 %.

Il a d'abord été question de Christelle de Oliveira, qui fut adjointe au maire de Serge en Dassault en 2008, puis de Jean-Pierre Bechter à partir de 2009. La jeune femme, alors âgée de 30 ans, a rappelé qu'à l'époque, elle ne vivait que de ses indemnités d'élue, d'un peu plus de 1 000 euros par mois et, à certaines périodes, des 800 euros versés par l'entreprise familiale. Mais à chaque campagne, ces indemnités sont suspendues. Heureusement, Serge Dassault veille et lui fait verser par l'entremise de Jacques Lebigre de quoi traverser ces périodes de disette. Des sommes de 1000 à 1 500 euros par mois qui n'étaient déclarées ni au fisc, ni dans les comptes de campagne.

450 000 euros sur un compte au Portugal

Mais ce n'est pas tout. Le milliardaire lui verse 5 000 euros en 2008, puis 150 000 euros entre 2010 et 2012. « Oui, je lui avais demandé de m'aider car l'entreprise familiale n'allait pas bien », se justifie-t-elle. Elle est d'ailleurs liquidée en 2011. Surtout, la même année, l'adjointe reçoit un don de 450 000 euros de Dassault, versé sur un compte au Portugal et non déclaré au fisc français. Tout ça, assure-t-elle, parce que Serge Dassault la trouvait très impliquée dans son travail d'adjointe. « En 2011, vous étiez non imposable alors que vous aviez reçu 450 000 euros ! », cingle la présidente du tribunal.

Nouveau cadeau de Serge Dassault en 2012, quand Christelle de Oliveira sa lance dans la campagne législative face à Manuel Valls. Elle reçoit 19 000 euros en espèces, sans les déclarer dans ses comptes de campagne. « Oui, j'ai fait preuve d'amateurisme », euphémise-t-elle. En 2013, selon Serge Dassault, Christelle de Oliveira avait encore tenté d'obtenir de lui de l'argent. Cette fois, il avait refusé, assurant qu'elle était alors partie « en claquant la porte ». Ce qu'elle a nié à la barre.

Un projet d'usine d'eau potable en Algérie

Younès Bounouara est celui qui a touché le plus gros pactole. Pas moins de deux millions d'euros versés via le Liban sur le compte de trois proches. Pour de nombreux témoins du dossier, cet argent était destiné à rémunérer les équipes qui lors de la campagne municipale de 2010, avaient œuvré à faire élire Jean-Pierre Bechter. Que nenni, assure de toutes ses forces Younès Bounouara, détenu depuis 2013 et condamné en 2015 pour tentative d'homicide sur un de ces témoins qui lui réclamait de l'argent.

Ce proche de Dassault, qu'il connaissait depuis 1995, martèle n'avoir « jamais acheté aucun vote. Les deux millions, je les ai gardés pour moi ! Ils sont où les centaines de gens qu'on a achetés ? Ramenez-les. Ça n'existe pas. Ils ont utilisé la justice et les médias pour racketter Serge Dassault. Tout le monde se sert de moi pour dire que j'ai pas payé. Je suis le dindon de la farce. » « Un riche dindon », s'exclame la présidente du tribunal.

Cet argent, assure le prévenu, Serge Dassault lui avait donné pour investir dans une usine d'eau potable en Algérie. Mais ce dernier peine à fournir des justificatifs solides de ce projet. « Où sont les plans, les contrats, les investissements ? » insiste la juge. Dans la salle, son frère nous montre une vidéo où l'on voit des travaux de terrassement et de l'eau qui coule d'une conduite. « Ces deux millions, il fallait les déclarer au fisc », lui fait remarquer la magistrate. « Oui, mais c'était un don à l'étranger pour un projet à l'étranger, je croyais que je n'avais pas besoin de le déclarer en France », se défend Younès.

400 000 euros pour une ferme au Mali

Le dindon serait-il aussi un pigeon ? La question se pose à écouter l'audition de Machiré Gassama, un de ses amis d'enfance. Ce dernier a été recruté en décembre 2010, peu avant les élections municipales au poste de directeur jeunesse et sport, par Jean-Pierre Bechter. Pour son CV bien sûr, mais aussi parce qu'il est « grand et costaud », reconnaît l'ancien maire de Corbeil. Et en 2011, il se retrouve au Liban avec Younès Bounouara, qui lui verse 400 000 euros sur les deux millions qu'il vient de toucher. Là encore, pour des témoins du dossier, c'est une rétribution pour son action dans la campagne.

« Je n'ai jamais participé à la campagne. Les gens qui m'accusent, je ne les connais même pas », insiste Machiré Gassama. Ces 400 000 euros, c'est le produit de la vente d'un terrain désertique au Mali acheté par Younès Bounouara. Le prévenu avait expliqué aux enquêteurs l'avoir acheté en 2004 pour 10 000 ou 15 000 euros. Sept ans plus tard, il réalise donc une sacrée plus-value. Mais entre-temps, il a acheté des vaches et des chevaux qui se sont reproduits. Là aussi, les justificatifs semblent un peu légers aux yeux des magistrats. « C'est comme ça, c'est l'Afrique », répond Machiré Gassama.

Quant à l'acheteur, il n'y a jamais mis les pieds. « J'ai toute confiance en lui », affirme Younès Bounouara, qui s'il a payé, n'a toujours pas signé chez le notaire. « Quand je sortirai (NDLR : de prison), je récupérerai les papiers ». Pourtant, même ce dernier a impliqué Machiré Gassama dans la campagne de 2010, disant, rappelle la juge, « que vous aviez un peu bossé pour lui sur la campagne pour la sécurité, en recrutant des vigiles ». Mais à la barre, Younès Bounouara se souvient. Il s'est trompé. « Je ne parlais pas de Machiré, mais de son frère, Adama. On a grandi ensemble, je ne faisais pas la distinction entre lui et son frère. »

Aujourd'hui, Machiré Gassama, qui n'avait pas non plus déclaré ces 400 000 euros à l'administration fiscale, a été redressé et rembourse au fisc la somme de 396 000 euros. Le procès se poursuit ce mercredi à Paris.