Achats de voix à Corbeil : «Je n’étais pas en mesure de refuser quoi que ce soit à Serge Dassault»

Jean-Pierre Bechter, ex-maire de Corbeil (Essonne), est considéré comme le bras droit de Serge Dassault, à qui il vouait une loyauté sans faille. Il se retrouve au cœur du procès des achats de voix, lors de ses victoires aux municipales de 2009 et 2010.

 Serge Dassault passe le témoin en confiant son écharpe de maire de Corbeil-Essonnes à son successeur désigné, Jean-Pierre Bechter.
Serge Dassault passe le témoin en confiant son écharpe de maire de Corbeil-Essonnes à son successeur désigné, Jean-Pierre Bechter. DR.

Avec la disparition de Serge Dassault, décédé le 28 mai 2018, son successeur à la mairie de Corbeil-Essonnes (Essonne), Jean-Pierre Bechter (LR), âgé de 75 ans, se retrouve au centre de ce procès des achats de voix lors des élections municipales de 2009 et 2010, qui s'est ouvert le 5 octobre devant la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Après un jour de pause ce mardi, le procès reprend ce mercredi après-midi au tribunal judiciaire de Paris. Car si de l'argent a été distribué à des habitants pour acheter leur vote, c'était dans le but de le faire élire à la mairie.

En 2008, Serge Dassault, qui a remporté les municipales en 1995 et 2001 à Corbeil-Essonnes, se représente. Il remporte l'élection d'une courte tête avec 170 voix d'avance face à Bruno Piriou (PCF). Une élection qui est invalidée par le Conseil d'Etat du fait de «l'existence de dons d'argent d'une ampleur significative, de la part du maire sortant, à destination des habitants de la commune».

Inéligible pour un an, Serge Dassault doit se trouver un successeur pour l'élection partielle de 2009. Sur sa liste, plusieurs prétendants, dont Jacques Lebigre, également prévenu à ce procès. Mais c'est en dehors de Corbeil-Essonnes que le milliardaire va chercher celui qu'il souhaite voir lui succéder.

Un proche de Dassault et un professionnel de la politique

Pourquoi Jean-Pierre Bechter ? D'abord parce que c'est un proche de l'industriel. Jean-Pierre Bechter a rejoint le groupe Marcel Dassault en 1981. Il rencontre pour la première fois le fils du fondateur du groupe aéronautique en 1986, au décès de Marcel. «Serge m'a engagé définitivement en 1988 comme directeur général délégué. J'ai eu un bureau à côté de lui pendant trente ans, raconte Jean-Pierre Bechter. Je faisais tout ce qu'il me demandait de faire. Je m'occupais essentiellement des dépenses.»

Jean-Pierre Bechter est aussi un professionnel de la politique. Ce Corrézien est entré au cabinet de Jacques Chirac en 1969 et acquiert le rang de sous-préfet. Il sera par la suite élu député de Corrèze, mais aussi dans les Bouches-du-Rhône, à Paris et en Essonne. «Je suis élu depuis 1967. J'ai été quarante fois candidat et élu 35 fois», rappelle à la barre du tribunal avec fierté celui qui est toujours conseiller départemental de l'Essonne. Ce dernier assure néanmoins que sa principale activité était «professionnelle», il était rémunéré 25 000 euros par mois par le groupe Dassault.

Parachuté en 2009 à Corbeil-Essonnes

«Le 13 juillet 2009, se souvient-il, Serge me dit : Je voudrais que vous vous présentiez à Corbeil. J'ai dit non. Il m'a dit, réfléchissez-y. Il m'a présenté des sondages où il avait testé beaucoup de candidats. Ces sondages montraient que j'étais totalement inconnu à Corbeil, mais ils me plaçaient devant les autres car j'étais le candidat de Serge.»

Deux jours plus tard, Jean-Pierre Bechter, qui ne connaît de Corbeil que la fondation Serge-Dassault pour personnes handicapées, dont-il s'occupe depuis 1992, dit oui à son patron.

Mais comment faire gagner ce quasi-inconnu, parachuté dans cette ville longtemps aux mains des communistes et qui pourrait rebasculer ? Un inconnu qui n'a que quelques mois pour s'imposer. La stratégie électorale est simple. Jean-Pierre Bechter est présenté comme le candidat de Serge Dassault, qui conserve son bureau en mairie.

Coffre-fort et gros chèque

A tel point que ce scrutin est de nouveau annulé par le Conseil d'Etat au motif que le nom de Dassault figurait sur les bulletins de vote, alors que ce dernier était inéligible. Jean-Pierre Bechter était parvenu à remporter cette élection, d'une très courte tête, avec à peine 27 voix d'avance. Certaines de ces voix ont-elles été achetées à coups de millions par Serge Dassault? C'est tout l'enjeu de ce procès.

Rebelote en 2010 avec une troisième élection municipale en trois ans pour les électeurs de Corbeil. Cette fois, Serge Dassault, alors sénateur de l'Essonne, a la possibilité de se représenter à la mairie. Pourtant, il pousse à nouveau Jean-Pierre Bechter : «Je lui ai dit, c'est à votre tour d'y retourner. Il m'a dit non.»

«On a l'impression que vous y alliez à reculons», lui a fait remarquer la présidente du tribunal. «Je n'étais pas en mesure de refuser quoi que ce soit à Serge Dassault. J'aime cette famille. C'était un homme délicieux avec qui j'ai aimé travailler», répond le septuagénaire. Cette fois, il remporte l'élection avec plus de 700 voix d'avance. Mais les soupçons d'achats de votes sont plus forts que jamais. En 2014, il est largement réélu, sans polémique cette fois, avant de perdre en 2020 face à Bruno Piriou.

Un don de 350 000 euros de Dassault

En 2013, lors d'une perquisition, plusieurs documents sont retrouvés dans le bureau de Jean-Pierre Bechter. Sur l'un d'eux, il est question d'un virement de 800 000 euros à un habitant de Corbeil. «Que faisaient ces documents dans le coffre de votre bureau ?» l'interroge la juge.

«Serge Dassault les a déposés dans mon bureau. Mon coffre-fort n'était jamais fermé. J'avais perdu le code.» «Ces documents ne démontrent-ils pas que vous êtes au courant de remises de fonds importantes par Serge Dassault ?» poursuit la magistrate. «Je ne l'ai su que trois ans après les élections, juste avant la perquisition», se défend Jean-Pierre Bechter.

Interrogé sur les 350 000 euros qu'il a reçus de Serge Dassault juste avant l'élection de 2010, «un don électoral déguisé», pour le juge d'instruction Michel Tournaire, Jean-Pierre Bechter a expliqué qu'il était alors en proie à des difficultés financières : «J'avais acheté le Journal de la gendarmerie. Mais je devais le revendre avec une perte tournant autour de 350 000 euros.»

«Vous aviez dit que vous espériez le rembourser. Avez-vous rendu cet argent ?» lui demande la juge. Après moult hésitations et un «peut-être», Jean-Pierre Bechter finit par reconnaître, à contrecœur, que non.