Retour des néonicotinoïdes : la betterave ou l’abeille, qui sauver ?

Le projet de loi permettant à nouveau l’usage des pesticides controversés pour les betteraviers arrive ce lundi devant l’Assemblée nationale. Quels enjeux pour les agriculteurs dont les cultures sont ravagées et pour les apiculteurs qui se sentent abandonnés ? Reportage en Essonne.

 Les néocotinoïdes sont des pesticides qui protègent les betteraves de la jaunisse, mais font des ravages chez les abeilles.
Les néocotinoïdes sont des pesticides qui protègent les betteraves de la jaunisse, mais font des ravages chez les abeilles. LP/Valentin Cebron

Par transparence, les rayons du soleil dessinent des petits carrés, une « mosaïque », dans la feuille de betterave sucrière que tient Alexandre Pelé. « Un des symptômes du virus de la jaunisse », soupire l'agriculteur de Congerville-Thionville (Essonne). La maladie a frappé fort en Ile-de-France, mais aussi dans le Centre Val-de-Loire, l'Eure et l'Oise.

C'est la raison pour laquelle les agriculteurs réclament le retour dans les champs de betteraves des néonicotinoïdes pour les trois prochaines années. Ces pesticides sont interdits depuis 2018, notamment car ces neurotoxiques attaquent le système nerveux des abeilles, qui, désorientées, ne retrouvent plus leur ruche. Même si l'opinion publique y est opposée, cette dérogation devrait être accordée prochainement. Le projet de loi sur le sujet est discuté ce lundi 5 octobre à l'Assemblée nationale et soumis au vote mardi.

«Nous sommes sans solution contre les pucerons»

Alexandre Pelé, agriculteur à Congerville-Thionville, pourra bientôt réutiliser les néonicotinoïdes pour lutter contre la jaunisse qui pourrit ses betteraves./LP/Valentin Cebron
Alexandre Pelé, agriculteur à Congerville-Thionville, pourra bientôt réutiliser les néonicotinoïdes pour lutter contre la jaunisse qui pourrit ses betteraves./LP/Valentin Cebron  

Dans le champ de Congerville-Thionville, quasiment toutes les feuilles ont viré couleur citron. Sur sa première parcelle, Alexandre Pelé a récolté 38,6 tonnes à l'hectare contre 93 tonnes en moyenne sur les trois années précédentes. Les bottes en caoutchouc bien plantées entre les rangs, l'agriculteur, également vice-président de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB) détaille : « Il faut voir la betterave comme un sucrier, de mars à juillet, il grossit. D'août et septembre, il se remplit de sucre. Mais avec la jaunisse qui attaque les feuilles, il n'a pas ou peu de photosynthèse. » Résultat, les racines blanches (contrairement à leurs cousines de table à la robe violette) ne sont pas moins nombreuses au mètre carré, mais elles sont moins joufflues et, surtout, moins gorgées de sucre.

La faute, selon lui, à… l'interdiction des « néo », petit nom des néonicotinoïdes. La sortie de ces pesticides, votée en 2016, ne s'est appliquée pourtant qu'en 2018 pour laisser le temps de développer des alternatives. Mais, promet la filière, si on lui accorde encore trois ans, et grâce aux sept millions d'euros du plan national de recherche, on pourra s'en passer définitivement. « Depuis l'interdiction, nous sommes sans solution efficace contre les pucerons », insiste le betteravier. Or cet hiver doux a favorisé l'invasion des petits insectes, qui apportent la jaunisse dans les champs de betteraves.

Face aux difficultés, comme beaucoup de confrères qui en général cultivent aussi du blé ou de l'orge, Alexandre Pelé pense « arrêter la betterave ». Or derrière cette culture, il y a 45 000 emplois directs et 25000 agriculteurs français, selon la filière, toute une industrie qui souffre. La France, qui reste le leader européen, compte désormais 21 sucreries. Quatre ont fermé l'an passé.

«Qui se porte au chevet des apiculteurs ?»

Thibault Louvet, apiculteur à Dourdan (Essonne), a connu une « hécatombe » chez ses abeilles quand les néocotinoïdes étaient autorisés./LP/Valentin Cebron
Thibault Louvet, apiculteur à Dourdan (Essonne), a connu une « hécatombe » chez ses abeilles quand les néocotinoïdes étaient autorisés./LP/Valentin Cebron  

A une quinzaine de kilomètres des champs d'Alexandre Pelé, Thibault Louvet, dans sa combinaison blanche d'apiculteur, comprend parfaitement que le gouvernement soutienne les betteraviers en difficulté cette année. « Mais qui se porte au chevet des apiculteurs quand on perd 60% de notre production ou plus ? » interroge-t-il avant d'inspecter ses ruches.,

Ce passionné se souvient de « l'hécatombe » d'il y a trois ans. Il avait retrouvé, devant dix-sept de ses ruches, toutes les abeilles tremblant, sûrement attaquées par la chimie, avant de dépérir. « Utiliser des pesticides, on peut comprendre, mais des pesticides systémiques, ça non ! » peste-t-il. Parce que dans la betterave, les insecticides néonicotinoïdes ne sont pas pulvérisés en cas d'attaque de pucerons, ils encapsulent systématiquement les graines, le produit se diffuse ensuite dans toute la plante. « Alors les abeilles s'intoxiquent petit à petit. Particulièrement en hiver quand elles vivent quatre à cinq mois sur leurs réserves », déplore-t-il.

Plutôt que la guerre, l'apiculteur prône la coopération : comme dans cette prairie de trèfles incarnats, de phacélies et autres plantes à miel de Dourdan (Essonne) où il a installé des abeilles. « J'ai acheté les semences, un agriculteur me les a plantées sur ses propres terrains en jachère. Une solution simple qui pourrait être généralisée », propose-t-il. Dans leur plan de prévention, les betteraviers promettent bien de planter luzerne d'été, bandes fleuries, jachères mellifères « sur 4000 ha à horizon 2023 ». Un effort modeste quand on sait qu'en 2019 plus de 400000 ha étaient consacrés à la betterave sucrière en France.