Pascal Canfin : «Sur les néonicotinoïdes, la France est allée trop vite»

Le président de la commission Environnement à Bruxelles estime que l’Hexagone, pointé du doigt pour la réautorisation de produits tueurs d’abeille, n’a pas la bonne stratégie dans son combat contre les pesticides.

 Pascal Canfin assure que la France est le pays le plus en pointe dans le combat contre les pesticides.
Pascal Canfin assure que la France est le pays le plus en pointe dans le combat contre les pesticides. LP/Jean-Baptiste Quentin

D'un côté des élus verts, certains membres de la majorité et des associations écologistes qui crient au scandale depuis que l'Assemblée a réautorisé mardi des « pesticides tueurs d'abeilles » sous la pression des producteurs de betteraves. De l'autre des agriculteurs qui s'estiment victimes d'une concurrence déloyale avec leurs voisins européens, non soumis aux mêmes interdits qu'en France.

Au cœur de la bataille à Bruxelles, l'ancien directeur du WWF et actuel député européen (sous l'étiquette LREM) Pascal Canfin estime que la France a voulu « aller trop vite » dans ce dossier mais il reconnaît que le système d'évaluation européen de la toxicité de ces produits chimiques est défaillant, ne permettant pas aujourd'hui de mesurer leur dangerosité véritable dans les champs.

Au grand dam des associations écologistes, l'Assemblée nationale a donné son feu vert à la réintroduction temporaire des néonicotinoïdes sous la pression de la filière betteraves. C'est une erreur ?

PASCAL CANFIN. En France, on a d'un côté la société civile qui considère que le gouvernement n'en fait jamais assez sur les pesticides et de l'autre les agriculteurs qui estiment qu'on en fait toujours trop. Moi qui suis quotidiennement ces débats au niveau européen, je peux vous assurer que la France est le pays le plus en pointe dans ce combat. Mais on est tellement en avance que lorsqu'on recule d'un pas, l'opinion publique a l'impression que c'est un recul majeur. Or, la France a peut-être voulu aller trop vite et ça se retourne aujourd'hui contre elle.

C'est-à-dire ?

Alors que l'Europe a décidé d'interdire trois catégories de pesticides de la famille des néonicotinoïdes, Nicolas Hulot, lorsqu'il était ministre, a choisi, lui, d' en interdire cinq. Cette décision a été contestée devant la justice européenne par les betteraviers tricolores qui estiment que la France est allée au-delà de ce que prévoit le droit européen. La Cour de justice de l'Union doit se prononcer ce jeudi sur ce dossier et il n'est pas impossible que la France soit condamnée à revenir en arrière. Si c'était le cas, il faudra en tirer la leçon qu'on ne peut pas aller au-delà du droit européen tout seul. Cela met de fait nos betteraviers dans une position de concurrence déloyale avec leurs collègues européens, notamment belges ou allemands, qui peuvent, eux, utiliser davantage de néonicotinoïdes.

Mais si la France a décidé d'interdire davantage de pesticides que ses voisins, c'est qu'elle les considère comme dangereux ?

Oui et c'est le nœud du problème. Aujourd'hui, la méthode d'évaluation européenne de toxicité des néonicotinoïdes n'est pas la bonne, car on ne prend en compte que l'impact létal du pesticide en pleins champs. En gros, on regarde si l'abeille meurt quand on pulvérise le produit, mais pas si elle est déstabilisée, qu'elle n'arrive plus à retrouver sa ruche par exemple et finit par mourir quelques heures plus tard. C'est comme si un chauffard était jugé responsable d'un accident s'il vous tuait sur le coup, mais pas responsable si vous mourez le lendemain à l'hôpital! C'est donc très en dessous de ce que l'on doit attendre en termes d'évaluation de la toxicité d'un produit phytosanitaire. Il faut absolument changer ça.

Quelle est la position de la France ?

Depuis 2013, la France milite pour que l'on renforce l'évaluation de la dangerosité des pesticides afin de mesurer justement leur impact létal direct, mais aussi indirect. C'est d'ailleurs ce que préconise l'Agence européenne de sécurité alimentaire. Mais cette méthode n'a pas obtenu l'assentiment des autres États membres. Du coup, un certain nombre de pays soutiennent une méthode alternative : un modèle d'évaluation théorique et non plus fondé sur des observations en plein champ qui servirait de base à l'évaluation de la toxicité des produits. Or, j'ai appris lors d'une réunion de la commission environnement du parlement européen, il y a quelques jours, que ce modèle était cofinancé par Syngenta, qui est un des principaux fabricants de pesticides. On est bien au-delà de la ligne rouge.

Quelle est la solution à vos yeux ?

Il faut revoir tout le système d'évaluation qui conduit l'Europe à décider ou non de la mise sur le marché des pesticides. Aujourd'hui, ce type de décision est prise par un comité appelé le ScoPAFF dont personne n'a entendu parler et qui réunit sans aucune transparence des experts issus des ministères de l'Agriculture des pays membres de l'UE. Dans ces réunions, les abeilles n'ont pas de lobby pour les représenter, mais il est en revanche très probable que les décisions prises par ce groupe de techniciens soient largement influencées par celui des fabricants de pesticides. C'est le degré zéro de ce que l'on doit à la démocratie. C'est malsain et cela doit cesser.