Incendies et ciel d’apocalypse en Californie : «Comme un goût de métal dans la bouche»

Depuis trois semaines, les flammes ravagent la côte ouest des Etats-Unis. Sur place, les habitants prennent leur mal en patience, en pleine crise sanitaire, vivant dans une atmosphère orange sombre à cause de la fumée. Témoignage.

 Mercredi, les habitants de San Francisco se sont réveillés dans une atmosphère apocalyptique. Le ciel est devenu orange après trois semaines d’incendie.
Mercredi, les habitants de San Francisco se sont réveillés dans une atmosphère apocalyptique. Le ciel est devenu orange après trois semaines d’incendie.  Le Parisien/DR

Vincent*, designer industriel résidant à San Francisco, est rentré lundi avec sa compagne d'un road trip dans l'Etat de Washington. De son avion, il a pu voir les épais nuages de fumée, témoins des feux qui ravagent depuis plusieurs semaines la côte ouest des Etats-Unis, et qui continuent de faire des victimes.

Le bilan est dramatique : des centaines de milliers de personnes ont dû être déplacées et plus d'un million d'hectares ont été détruits. Plus de dix fois plus que l'année passée.

« Habituellement, les feux débutent vers le mois d'octobre, explique-t-il. C'est la première fois que cela nous arrive aussi tôt dans l'année, et de façon aussi violente. » À San Francisco, les habitants ont appris à vivre avec ces feux, annuels. « Ici, on parle maintenant de saison des feux, comme on parlerait de saison des pluies. C'est insensé quand on y pense. »

Tous les ingrédients étaient réunis cette année pour que les éléments se déchaînent. Des températures historiquement élevées qui, couplées à des épisodes orageux, ont fini par allumer les brasiers. « Ça me semble difficile de nier les effets du changement climatique, pointe notre témoin. 40 degrés à San Francisco, ça n'arrive jamais. Habituellement, les températures oscillent entre 15 et 20 degrés toute l'année. Nous n'allions jamais ou presque à la plage en pleine journée pour profiter de la chaleur et nous baigner. On y allait le soir, pour profiter d'une soirée autour d'un feu. Cette année, nous avons pu le faire, il n'y avait pas encore autant de fumée. Ça ne nous était jamais arrivé depuis que nous nous sommes installés, il y a cinq ans. »

Il y a deux semaines, les habitants de San Francisco pouvaient déjà voir la fumée des flammes qui commençaient à détruire la nature environnante. Le Parisien/DR
Il y a deux semaines, les habitants de San Francisco pouvaient déjà voir la fumée des flammes qui commençaient à détruire la nature environnante. Le Parisien/DR  

Parfois, l'homme et ses bêtises viennent encore aggraver la situation. « Ici, vous avez des traditions complètement idiotes. J'ai lu un article sur une cérémonie organisée cet été pour révéler le sexe d'un enfant. Un homme a installé une caisse au milieu de la nature et a tiré dessus au fusil à pompe. Ça allume des feux d'artifice dont la couleur varie selon que l'enfant est un garçon ou une fille. Un feu a démarré ainsi… ».

Les jours passent et les conséquences de ce drame environnemental se font toujours plus ressentir, y compris en plein centre-ville. Un nouveau cap a été franchi mercredi matin, au réveil. Le ciel a viré au rouge à cause des particules de fumée qui réfléchissent la lumière bleue et ne laissent pénétrer que les lumières rouge, orange et jaune. « En temps normal, on se réveille avec le fog, cette brume épaisse, caractéristique ici, et qui semble défiler devant nos fenêtres. Là, c'était stagnant, beaucoup plus dense. Au début c'est stupéfiant, presque fascinant. Mais ça dure. Les voitures roulaient les phares allumés à midi. Et dès 18 heures-19 heures, il faisait déjà très sombre ».

« Comme un goût de métal au fond de la gorge »

La beauté du spectacle ne l'émerveille pas très longtemps. C'est un nouveau confinement qui a débuté sur la côte ouest américaine. « On vit les fenêtres fermées, le ventilateur allumé dans la maison, continue Vincent. Tous mes collègues ont acheté des purificateurs d'air. On n'a pas eu le temps en rentrant chez nous, je suis sûr qu'ils sont en rupture de stock aujourd'hui. Jeudi, c'était pire parce que la qualité de l'air s'est dégradée, on est dans le rouge actuellement. » Comme le ciel.

À 17 heures, mercredi, la luminosité demeurait très faible à San Francisco. Le Parisien
À 17 heures, mercredi, la luminosité demeurait très faible à San Francisco. Le Parisien  

Au quotidien, Vincent dit ressentir physiquement la forte présence des particules dans le ciel. « C'est devenu très désagréable, j'ai l'impression d'avoir comme un goût de métal ou de plastique brûlé au fond de la gorge. Ça me rappelle un peu ce que j'ai connu en Chine, où j'ai vécu également. »

Le moment est d'autant plus dur que San Francisco n'a pas été épargné par le virus, en dépit des mesures prises et des recommandations formulées pour tenter d'endiguer la propagation du virus. « Nous n'étions pas confinés exactement comme en France, puisqu'il n'y avait pas d'amendes spécifiques. On nous a demandé de rester chez nous, la plupart des gens ont joué le jeu. Mais l'épidémie a continué de se propager. Le déconfinement, qui devait se faire par étapes successives, a été retardé. »

Au final, les habitants de San Francisco, qui se sont confinés en même temps que les Français ou presque, n'ont eu qu'un mois pour respirer un peu. « Là, nous venons de rentrer et nous devons de nouveau nous enfermer chez nous. On est tous un peu déboussolés par ce qui se passe, on ne voit pas le bout du tunnel. »

« La ville semble vide »

Lassés par la situation, certains ont d'ores et déjà décidé de quitter la ville. « J'ai des amis ici qui ont choisi de partir s'installer en périphérie, pour se rapprocher de la nature et surtout payer moins cher, continue Vincent. Il y a beaucoup de boîtes de la tech en Californie dans lesquelles le télétravail peut être généralisé. On sent que le marché commence d'ailleurs à baisser. Des propriétaires qui peinent à trouver des locataires offrent maintenant deux mois de loyer, ou le garage, ce qui ne se faisait jamais avant. »

L'atmosphère qui règne dans la ville a ce petit quelque chose de lunaire. « La ville semble vide. J'habite au nord-ouest de la ville et travail au sud, à Potrero Hill. Quand vous traversez la ville, vous tombez sur de nombreuses tentes, dans des quartiers davantage délaissés par les habitants ces derniers mois. À San Francisco, il y a un énorme problème de prise en charge des sans-abri, qui n'a peut-être jamais été aussi visible qu'aujourd'hui. »

Autour de lui, Vincent explique ne pas ressentir uniquement la lassitude de ses proches. « Il y a aussi de l'agacement, la population est heurtée. Ça a commencé par la gestion de l'épidémie par Trump. On se retrouve dans une situation ou tout peut dépendre du gouverneur de l'Etat dans lequel vous habitez. S'il n'est pas trop idiot, ça va. Si vous résidez en Floride, où l'on vous dit que les masques ne servent à rien, vous êtes dans la merde. Alors quand vous avez des feux de cette ampleur, et un président qui nie publiquement les conséquences du réchauffement climatique, ça renforce ce sentiment. »

*Le prénom a été modifié