Incendie Lubrizol à Rouen : un an après, la colère n’est pas retombée

A la veille du premier anniversaire de l’incendie de l’usine chimique, des études universitaires sur le comportement et le ressenti des Rouennais livrent leurs premiers enseignements.

 Rouen (Seine-Maritime), le 26 septembre 2019. La ville et ses environs avaient été recouverts d’une couche de suie après l’explosion de l’usine chimique.
Rouen (Seine-Maritime), le 26 septembre 2019. La ville et ses environs avaient été recouverts d’une couche de suie après l’explosion de l’usine chimique. AFP/Philippe Lopez

A Rouen, l'incendie de Lubrizol a durablement marqué les esprits. Ce vendredi soir, à la veille du premier anniversaire de la catastrophe, plusieurs rendez-vous sont organisés par la Métropole Rouen-Normandie pour faire le point. Parmi les invités, le géographe Eric Daudé vient présenter les premiers enseignements d'une étude du CNRS sur les comportements de ceux qui ont vécu cette journée noire.

« Ce qui est marquant, explique-t-il, c'est que le cercle des proches a joué un rôle essentiel pour donner l'alerte, devant les médias, mais surtout loin devant les réseaux sociaux et plus encore les sirènes qui ont été déclenchées tardivement. » L'universitaire a recueilli les témoignages d'environ 1700 personnes globalement issues de la métropole rouennaise et des communes traversées par le panache de fumée dont les suies sont retombées à plusieurs dizaines de kilomètres de l'usine en flamme.

« Aujourd'hui, nous partirions au plus vite »

Comme dans le petit village de la Vieux-Rue, où Bernard ne se doutait pas qu'il serait touché. « J'ai pris rapidement la décision de rester à la maison car à la radio on annonçait des problèmes de circulation. Mais, sans consigne précise, nous avons décidé avec ma compagne d'emmener nos enfants à l'école… qui était fermée. Ce n'est qu'ensuite, en voyant la suie noire tout recouvrir, que nous nous sommes dit qu'on respirait peut-être des produits nocifs. »

Un comble pour ce couple qui a quitté le centre-ville pour profiter de l'air de la campagne. « Aujourd'hui, je pense que dans une situation similaire, nous partirions au plus vite », confie le père de famille, encore inquiet des conséquences à long terme pour la santé.

Les Rouennais se sont sentis abandonnés

Comme Eric Daudé l'a constaté, « il y a un nombre non négligeable de gens qui s'est éloigné, sans se préoccuper d'éventuelles consignes de confinement ». Daniel Mellier, professeur émérite au laboratoire de psychologie de l'Université de Rouen, a lui participé à une étude consacrée aux collégiens et aux lycéens. « Beaucoup ont répondu que se confiner était sans doute la meilleure chose à faire. Mais, surtout, ils ont vécu cet accident comme un choc émotionnel, avec des sentiments mêlés de peur et de colère. »

Une colère pas vraiment retombée car, comme l'explique le nouveau président de la métropole, Nicolas Mayer-Rossignol, « les Rouennais ont vu leur statut de victime ne pas être reconnu. Il n'y a pas eu de mort, bien heureusement, mais à la violence de l'accident s'est ajouté la violence du déni des autorités alors que de nombreuses personnes ont ressenti de vrais troubles physiques et psychologiques. » En outre, comme le souligne Eric Daudé, « la mort de Jacques Chirac a fait disparaître l'incendie des médias nationaux. Les Rouennais se sont sentis abandonnés et ça, c'est très marqué sur les tweets que nous avons compilés le jour même ».

Des couacs en matière d'information

Aujourd'hui, malgré les annonces du gouvernement sur de nouvelles mesures concernant les risques industriels et la reconnaissance par la ministre de l'environnement, Barbara Pompili, de « couacs » en matière d'information et de transparence, le sentiment que rien n'a véritablement changé domine. « Ce qui ressort de notre étude, c'est qu'aujourd'hui la plupart des gens sont passés à autre chose », conclut le géographe du CNRS. « Cela montre une forte capacité de résilience. Mais on peut aussi penser que si un accident similaire survenait, la population ne saurait toujours pas comment réagir. »