Hécatombe d'animaux, eau jaunâtre, odeur toxique : qui empoisonne l'océan au Kamtchatka ?

Des centaines d’animaux marins ont été retrouvés morts sur le rivage de cette péninsule de l’Extrême-orient russe. Les habitants ont souffert de brûlures et de vomissements au contact ou près de l’eau.

 Greenpeace a fini par envoyer une équipe sur place, et dit craindre un « désastre écologique ».
Greenpeace a fini par envoyer une équipe sur place, et dit craindre un « désastre écologique ». Siberian times/Greenpeace Russia

Que se passe-t-il au Kamtchatka ? Depuis plusieurs jours, ce territoire austère et volcanique, situé à la pointe de l'Extrême-Orient russe, fait face à un phénomène inexpliqué. L'océan, comme nappé d'une substance jaunâtre, a déversé des centaines d'animaux morts dans la baie d'Avacha, au sud-est de la péninsule sauvage.

Carcasses de pieuvres géantes, de poulpes, de phoques, d'oursins ou de poissons… le sable volcanique noir de la plage de Khalaktyrsky est désormais jonché de cadavres de faune marine, venue des eaux profondes du Pacifique ou de sa surface. Les vagues, très prisées des surfeurs, ont une odeur toxique.

Greenpeace craint « une catastrophe écologique » dans cette région longtemps coupée du monde en raison de la présence d'infrastructures militaires soviétiques. Sur place, les locaux parlent d'empoisonnement. « Ils n'ont jamais assisté à un tel désastre », assure au Parisien Vladimir Chuprov, environnementaliste à Greenpeace Russie.

Des douleurs aux yeux

Yekaterina Dyba, géographe qui dirige l'école de surf Snowave Kamchatka, a évoqué sur Facebook, dès le 1 er octobre, les étranges symptômes qu'ont rencontrés les surfeurs ces dernières semaines. « Voile blanc dans les yeux, vision trouble, sécheresse. Mal de gorge. Beaucoup avaient des nausées, une faiblesse, une forte fièvre. »

Sur Instagram, Anton Morozov, également directeur de Snowave, a affirmé que « l'eau ne sent pas l'océan ». Elle est « visqueuse, amère, sale. Le poisson est mort sur le rivage, les phoques ne se comportent pas naturellement ». Comme s'ils étaient en transe, « ils refusent de nager en profondeur et restent à la surface ».

« Nous sommes retournés dans l'eau en espérant qu'après la dernière tempête de l'autre jour, la situation se serait améliorée. Mais non, cela n'a fait qu'empirer », a-t-il déploré le 1er octobre. Sur la photo qui accompagne le message, il est vêtu d'une combinaison de surf et porte un masque à gaz.

« Si les personnes responsables de cet événement étaient plus courageuses, déclaraient leur erreur et commençaient des opérations de sauvetage, l'ampleur pourrait être maîtrisée », a-t-il souligné. Le 4 octobre, le phénomène semblait s'étendre plus au sud, dans la baie de Bolshaya Sarannaya. L'eau y était jaunâtre, a noté Anton Morozov.

Une expédition de Greenpeace

Les autorités locales ont commencé par nier tout problème environnemental. Elles ont d'abord publié sur Instagram des images d'une plage ensoleillée. « La couleur de l'eau est normale, l'odeur de l'air est normale, la plage est parfaitement propre », ont-elles affirmé, provoquant un tollé.

« Comment pouvez-vous écrire cela ? s'est agacé un internaute. Nous étions à l'océan aujourd'hui, il y avait 4 adultes et 2 enfants. Après dix minutes, ils avaient tous une terrible irritation, une sensation de brûlure dans la gorge et une toux. Jusqu'à présent, la toux n'a pas disparu. L'eau mousseuse a une teinte jaunâtre. »

Le 4 octobre, l'équipe de Greenpeace Russie est partie en expédition. « Nous avons observé une mousse jaunâtre à la surface de l'océan à divers endroits. En plus de cela, l'eau elle-même est opaque. Nous avons trouvé des animaux morts, a confirmé Vasily Yablokov, responsable du projet climatique Greenpeace Russie. La pollution se trouve non seulement en surface, mais aussi en profondeur. Elle se déplace le long de la côte. »

Les autorités ont finalement reconnu les événements et promis une enquête. Après de premières analyses, elles ont indiqué qu'il y avait « quatre fois plus de produits pétroliers et 2,5 fois plus de phénol » dans l'eau que les normes autorisées.

Les autorités n'excluent pas une origine «naturelle»

Le ministre russe de l'Ecologie, Dmitri Kobylkine, a pour sa part assuré lundi qu'aucun niveau excessif de produits pétroliers ou chimiques n'avait été détecté dans les échantillons analysés. Il a évoqué la possibilité d'un phénomène « d'origine naturelle », causé par les tempêtes observées récemment dans la région.

Les experts du WWF affirment à l'inverse qu'il est « hautement improbable que la vie marine soit morte à cause d'une tempête ». Ils récusent également la théorie « d'un déversement de pétrole ».

« Les produits pétroliers sont plus légers que l'eau, ils forment un film au sommet de l'eau qui tue principalement les oiseaux. Ils ne sont pas assez toxiques pour tuer une si grande quantité d'animaux », a expliqué Dmitry Lisitsyn, chef de l'ONG locale Sakhalin Environmental Watch, au média allemand DW.

Rivière contaminée ?

Des scientifiques interrogés par le journal Novaïa Gazeta et l'agence de presse publique RIA Novosti avancent l'hypothèse d'une fuite de carburant de fusée extrêmement toxique, l'heptyle, provenant peut-être d'une installation militaire.

« Nous vérifions également cette source potentielle, nous indique Vladimir Chuprov, de Greenpeace Russie. Il est encore tôt pour affirmer quoique ce soit. Dans quelques jours, nous pourrons présenter notre version. »

Une autre explication potentielle est envisagée : celle de la contamination d'une rivière située à proximité d'une décharge de produits chimiques et qui se jette dans l'océan. Des chercheurs cités par les autorités ont indiqué avoir observé des phénomènes inhabituels à l'embouchure de ce cours d'eau.