Abattage des arbres : nos forêts sont-elles si bien gérées ?

Pour ce 16e rendez-vous de #SauverLePresent avec France Culture, Sciences et Vie junior et Usbek & Rica, nous sommes allés en reportage à Sénart (Seine-et-Marne) où, comme dans tant d’autres endroits en France, de plus en de plus de citoyens s’opposent à l’abattage des arbres.

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 Plusieurs associations luttent pour que la forêt de Sénart ne soit plus considérée comme une réserve de bois.
Plusieurs associations luttent pour que la forêt de Sénart ne soit plus considérée comme une réserve de bois. LP/Arnaud Journois

« Ce chêne est bien seul. Avec un tronc de cette largeur, il doit approcher des 200 ans. Il faut imaginer qu'en mars, ils étaient nombreux avec ces mensurations », se désole Fabienne, en arpentant aux côtés d'Agnès et Laurence la forêt de Sénart. un domaine au sud-est de l'Ile-de-France, à cheval sur les départements de Seine-et-Marne et de l'Essonne.

Les trois femmes, dont les pavillons bordent cet écrin de verdure qui s'étend sur 30 km2, se sont retrouvées dans une même colère en novembre face aux engins qui s'apprêtaient à couper des arbres parfois centenaires en lisière, là où les futaies rencontrent la ville. Fabienne raconte une scène surréaliste : des habitants de Draveil (Essonne) négociant la survie de chaque chêne, de chaque bouleau. Le maire était venu.

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Depuis, elles se sont constituées en collectif, Aux arbres citoyens, ont publié une pétition intitulée « Arrêtons le massacre ». Elles ont aussi contacté des scientifiques, appris le « langage des forestiers » et sont devenues de vraies expertes de la surexploitation, explique Agnès, carré court et petites lunettes.

« La France n'est pas l'Amazonie »

De l'autre côté du bois, l'association Montgeron environnement bataille, elle, depuis presque dix ans pour que ce massif forestier très fréquenté ne soit plus considéré comme une réserve de bois. « Qu'on entretienne le site, oui, qu'on l'exploite, non ! tonne Bénédicte. On ne peut pas retirer les merisiers et les hêtres, sous prétexte que seul le chêne se vend ! On ne peut pas ensuite considérer les chevreuils comme un obstacle à la production ! »

Que ce soit à Sénart (Essonne), Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), Cascadec (Finistère) ou au Neubourg (Eure), les opérations Touche pas à mon arbre se multiplient dans toute la France. Un récent rapport de la Cour des comptes relevait que le moindre coup de tronçonneuse soulève des montagnes de contestations. Depuis les sous-bois de Sénart, Laurence interroge : « Une forêt déplumée comme on le fait ici est-elle vraiment armée contre le réchauffement climatique? » Le sujet est d'autant plus sensible qu'après trois étés de sécheresse nos bois souffrent comme jamais.

Les opposants aux coupes massives multiplient les opérations de contestation. LP/Arnaud Journois
Les opposants aux coupes massives multiplient les opérations de contestation. LP/Arnaud Journois  

« On confond gestion et déforestation, proteste Jean-Luc Sylvain, président de la Fédération des tonneliers de France dont la matière première est la forêt. La France n'est pas l'Amazonie. Les forestiers de l'Hexagone sont parmi les meilleurs cultivateurs du monde et font figure d'exemple. Si la forêt couvre aujourd'hui 30 % de notre territoire métropolitain, on le doit à Colbert. » En 1669, la ministre de Louis XIV rédige une ordonnance qui vise à protéger les ressources en bois pour… assurer la future construction navale.

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Pas de tels cocoricos du côté des partisans de la libre évolution des végétaux : « Qu'on ait des besoins pour produire du bois de charpente ou pour l'ameublement, bien sûr, concède Béatrice Kremer-Cochet, naturaliste et coautrice de l'Europe réensauvagée - Vers un nouveau monde (Ed. Actes Sud). Mais on parle alors de plantation, pas de forêt! Sans compter qu'un arbre mort est source de vie sur des siècles. Y apparaissent des insectes xylophages qui serviront de nourriture à des pics ( NDLR : les oiseaux de la famille des piverts ), lesquels construiront l'habitat de mammifères comme les martres », qui nichent dans les troncs.

« Ce n'est plus une forêt, c'est un champ de maïs ! »

Du point de vue du strict réchauffement climatique, une forêt « jeune » constitue un puits de carbone plus efficace, selon Cyril Brûlez, le spécialiste de l'Office national des forêts (ONF), « quand elle est gérée durablement comme c'est le cas en France ». Notamment parce que le bois des charpentes ou du mobilier continue de stocker du CO2. « Ce n'est pas le cas quand les chênes ou les hêtres finissent en bois de chauffage », pointe-t-il. Et les forêts françaises ne sont pas que des « poumons verts ». L'ONF tente de prendre en compte la sensibilité pour la forêt. Depuis une dizaine d'années, elle ne pratique plus de coupes rases, qui laissent des paysages désolés, mais la futaie irrégulière, c'est-à-dire en prélevant des arbres ici et là.

Autre point dénoncé par les associations : les machines utilisées pour retirer les troncs qui écrasent les sols. LP/Arnaud Journois
Autre point dénoncé par les associations : les machines utilisées pour retirer les troncs qui écrasent les sols. LP/Arnaud Journois  

Autre point qui cristallise la grogne à Sénart : celui des énormes engins utilisés pour extraire les troncs qui façonnent des chemins très larges et écrasent les sols. « Des allées de 4 m, tous les 10 m, ce n'est plus une forêt, c'est un champ de maïs ! » fulmine Bénédicte.

« Bien sûr on peut faire mieux et on y travaille », plaide Jean-Luc Sylvain, du côté des tonneliers. Dans certaines régions, on utilise des chevaux de trait ou des câbles. En Ardèche, un projet de dirigeables, les Flying Whales (NDLR : les baleines volantes), doit permettre d'évacuer les troncs les plus imposants par les airs.

#SauverLePresent

Quatre médias s'engagent, Le Parisien - Aujourd'hui en France, France Culture, Science et Vie Junior et Usbek & Rica, quatre médias différents par leur approche et leur lectorat, associent leurs forces pour parler d'environnement. Chaque mois, nous traitons un sujet décidé en commun. Pollution à l'abord des écoles, problème des décharges sauvages, réserve anti-chasse… Retrouvez l'ensemble de nos articles et contenus multimédias sur les réseaux sociaux avec le hashtag #SauverLePresent.