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SNCF : la carte T, mystérieux sésame des VIP

La compagnie ferroviaire propose à 2 500 élus, hommes politiques, patrons d’entreprises triés sur le volet, une carte premium, inconnue du grand public. Au menu, avantages gratuits et service sur mesure.

 Cumul de points échangeables contre des billets ou des cadeaux, accès aux salons installés dans les grandes gares TGV : la carte T offre bien des avantages.
Cumul de points échangeables contre des billets ou des cadeaux, accès aux salons installés dans les grandes gares TGV : la carte T offre bien des avantages. LP/Vincent Vérier

C'est un objet non identifié. La carte T de la SNCF ne figure sur aucun site de la compagnie ferroviaire. Inutile aussi de la demander à un guichet de gare, elle ne se réclame pas. Le sésame est attribué de manière discrétionnaire à quelques privilégiés. De couleur noire, constellée de trois lettres T (comme Train) rouge sang, la carte T est le signe de reconnaissance de ceux qui comptent pour la SNCF. Comme de nombreuses entreprises, la compagnie propose à ses clients VIP un service sur mesure et gratuit.

« Il a été créé il y a une dizaine d'années, se souvient une source interne. Quand Guillaume Pepy (NDLR : ancien président de la SNCF), qui avait tendance à communiquer facilement son numéro de portable, devait gérer en personne les problèmes de retard ou de trains complets de clients influents. » Et parmi ces VIP qui prenaient le patron des cheminots pour le service après-vente de la SNCF, un haut cadre se souvient d'une élue de l'est de la France « particulièrement odieuse, capable de colère monumentale pour un retard. »

Basé à la gare de l'Est, le service T s'apparente à une activité de conciergerie. « C'est surtout une ligne téléphonique où on décroche rapidement, sourit un cheminot. Nous réglons les problèmes des gens influents. Un train en retard, annulé ou loupé, nous trouvons une solution. » Détenteur de cette fameuse carte depuis plusieurs années, un VIP, qui souhaite garder l'anonymat, se souvient : « Pendant une grève à la SNCF, je suis arrivé à la gare à 15h30 pour un train à 14 heures. Les rues de Paris étaient très embouteillées et mon billet n'était pas échangeable. Un coup de fil au service T et j'avais un billet pour le train suivant. »

Les avantages de la carte Grand Voyageur Le Club

Service de cocooning pour les uns, de facilitateur pour les autres, la plupart des détenteurs y ont pris goût : « Elle vous fait sentir important, poursuit le même client privilégié. Quand votre train est en retard, vous recevez un SMS qui vous annonce que vous allez être appelé par le service T pour en expliquer les raisons. C'est chic mais ce n'est pas pour ça que le train arrivera à l'heure. » « C'est même parfois comique, nuance un autre happy few. Le service T vous donne une information et, dix minutes plus tard, le contrôleur vous annonce autre chose. »

En revanche, pas de billets gratuits. « Vous payez tous vos trajets, affirment catégoriquement les clients privilégiés interrogés. Vous bénéficiez seulement des avantages de la carte de fidélité la plus élevée de la SNCF. » Autrement dit la carte Grand Voyageur Le Club. Un joli cadeau. Car pour l'obtenir, le voyageur lambda doit avoir déboursé tout de même 3 500 euros en billets de train. Outre le cumul de points échangeables contre des billets ou des cadeaux, ce statut accord des réductions sur les locations de voitures, le transport de bagages depuis son domicile et surtout l'accès aux douze salons installés dans les grandes gares TGV. A l'intérieur, wi-fi, boissons chaudes et journaux gratuits. « Parfois, il y a des viennoiseries, mais rien d'exceptionnel, estime, un brin désabusé un autre privilégié. Les salons de la SNCF, ce n'est pas l'ancien salon Concorde d'Air France. »

« Une sorte de carte de lobbying »

Combien de ces cartes noir et rouge ont été distribuées ? « Environ 2 500 », répond la SNCF. Tout en se justifiant : « Il est important pour nous d'avoir une relation personnalisée avec certains de nos principaux clients. » Quant à connaître les critères qui déterminent le choix des heureux élus ? L'entreprise publique reste muette. « C'est à la discrétion des membres du Comex (NDLR : comité exécutif), avance un cadre de la compagnie. Il y a des responsables politiques, des ministres, des élus régionaux, des patrons de presse et de grandes entreprises, des présentateurs du journal de 20 heures, des associatifs et de gros clients qui voyagent beaucoup sur nos lignes. C'est une sorte de carte de lobbying. »

Un des VIP rencontrés raconte. « Un soir, je dînais avec Stéphane Volant (NDLR : ancien secrétaire général de la SNCF) et, entre le fromage et le dessert, il m'a proposé cette Carte T. Quelques jours plus tard, je l'ai reçue par la Poste, avec une lettre de Guillaume Pepy. C'est très qualitatif. » Un autre se souvient : « Je l'ai trouvée dans ma boîte aux lettres sans avoir rien demandé. Ce sont de faux avantages. On vous fait croire que vous êtes un personnage important. »

Un léger dédain, qui fait doucement sourire un ancien cheminot qui connaît bien le fonctionnement de cette carte « mystérieuse ». « Quand ils ne l'ont plus, certains VIP n'hésitent pas à appeler pour s'en plaindre. Car ce n'est pas une rente à vie. Les listings sont régulièrement nettoyés. »