Rouen : la détresse d’un restaurateur

Alain Le Corre n’a pu ouvrir ses restaurants que 144 jours depuis mars 2020. Il lance un SOS après la fermeture des centres commerciaux de plus de 20 000 m2.

 Alain Le Corre (premier plan) et son équipe font tout pour éviter des cuisines vides
Alain Le Corre (premier plan) et son équipe font tout pour éviter des cuisines vides #PRESSE30

Il n'en revient toujours pas ! Il pensait déjà avoir tout vécu depuis le 17 mars dernier à cause de la Covid-19. Alain Le Corre dirige l'enseigne La Grignoterie avec un établissement au centre commercial de Rouen Saint Sever (43 000 m2), une cafétéria de plus de 300 places à l'hypermarché Leclerc de Saint-Étienne-du-Rouvray (15 000 m2), une annexe et deux food trucks.

Pour faire tourner ce service de restauration rapide, à emporter et la sandwicherie, il s'est entouré de 25 collaborateurs dont 70 % sont au chômage partiel « Il ne faut pas qu'ils perdent l'esprit d'entreprise. Alors, ils viennent à tour de rôle », explique le dirigeant.

Malgré un rebond entre les deux confinements et la mise en place du click and collect « qui est un service complémentaire, mais ne compense pas », le chiffre d'affaires s'est effondré de 76 % depuis le 29 octobre. Cependant, pour sa clientèle du midi, majoritairement des salariés dont le télétravail est impossible, Alain Le Corre a renforcé la vente à emporter « et les parkings sont devenus mes salles de restaurants ».

« On vit au gré des changements et des annonces »

Conscient de la crise sanitaire et de la nécessité de prendre des mesures fortes, le gérant est encore sous le choc de l' annonce du Premier ministre Jean Castex le vendredi 29 janvier sur la fermeture des centres commerciaux de plus de 20 000 m2 : « j'étais en réunion à Paris. J'ai vu mon téléphone immédiatement sonner et les sms tomber. Mes équipes attendaient une réaction de ma part, mais je ne savais rien. Même les directeurs des centres commerciaux n'avaient aucun élément. C'était la panique totale! ».

Déjà dans la semaine, Alain Le Corre craignait un éventuel confinement : « Oui, non ! Tous les médias ne parlaient que de ça. On attendait une déclaration du président de la République. Rien ! ». Alors, pendant 24 heures, le chef d'entreprise n'a pas dormi beaucoup. Dans l'attente des infos officielles, il a réduit la voilure des achats auprès de ses fournisseurs et de ses équipes.

« Et puis, samedi à 21h30, je pouvais rester ouvert à l'emporter. J'ai vraiment un sentiment d'injustice face à ces décisions sans signe avant-coureur. C'est méprisant au possible. Qu'ils cherchent des solutions soit ! Mais qu'ils y donnent du sens. Psychologiquement, ce n'est pas une vie. Cela épuise tout le monde. Il y a zéro humain là-dedans », regrette Alain Le Corre qui avoue n'avoir maintenant qu'une vision à deux semaines et être sous perfusion.

«J'ai l'impression de n'être qu'une pièce sur un échiquier»

Le commerçant pourrait toutefois se satisfaire de cette situation dans les circonstances vis-à-vis de certains confrères, mais « le lundi nous n'avons rien fait, car il fallait chercher les marchandises. Après, travailler dans un centre commercial où tout est fermé, cela n'attire pas les clients. Est-ce rentable ? Ensuite, mes équipes ont été prises à partie par d'autres restaurateurs qui ne comprennent pas pourquoi nous restons ouverts. Nous avons une licence de boulanger. Cela stresse tout le monde et nous ne sommes pas sûr de pouvoir continuer et là encore, dans l'attente. C'est vraiment catastrophique. »

Pour ce chef d'entreprise, il y a aussi des conséquences sur les aliments frais : « Je les donne en fonction à mes collaborateurs ou à l'association To good To go. Au final, j'ai l'impression de n'être qu'une pièce sur un échiquier. Je ne peux rien anticiper. Qui sera échec et mat ? Il faut cependant garder le moral, car il y a des familles derrière. Elles ont peur et c'est normal. Nous, on peut se regarder dans le miroir et dire qu'on fait le maximum, mais au final, ma perte sera à six chiffres ».