Remboursement du Smecta : l’étrange décision qui fragilise un médicament 100% français

L’administration vient d’accepter le remboursement d’un générique étranger du Smecta, l’un des grands succès de l’industrie pharmaceutique française. Ce qui met dans une situation difficile le laboratoire tricolore Ipsen.

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 «Si rien n’est fait, la situation deviendra vraiment compliquée pour nous», alerte le laboratoire Ipsen, qui produit le célèbre pansement intestinal.
«Si rien n’est fait, la situation deviendra vraiment compliquée pour nous», alerte le laboratoire Ipsen, qui produit le célèbre pansement intestinal.  PHOTOPQR/L’Alsace/MAXPPP

La sentence est tombée ce mercredi, dans le Journal officiel : comme de nombreux autres non-génériques, les conditions de remboursement du Smecta, un médicament 100 % made in France, sont durcies. Et c'est son concurrent direct, un générique produit en Chine par le laboratoire américain Mylan, qui va en profiter.

Désormais, le prix de référence de ce pansement intestinal, utilisé en cas de diarrhées ou de douleurs à l'estomac, est de 4,39 euros pour la boîte de 30 sachets, avec un reste à charge de 0,79 euro pour le patient. Celui du générique, produit en Asie par l'Oncle Sam : 3,60 euros, sans que le patient n'ait à débourser le moindre centime pour s'en procurer. Du dumping économique au détriment d'un champion français, avalisé par notre administration ?

Les autorités n'ont pas souhaité s'exprimer sur ce dossier qui fait désordre, à l'heure où notre souveraineté industrielle en matière de santé se trouve mise à mal par la crise du Covid. C'est qu'en ce moment, les réussites françaises dans le domaine pharmaceutique, ne courent pas les rues. En témoignent les récents déboires de Sanofi, à la peine dans la course aux vaccins .

Certes, Ipsen, le laboratoire qui produit le Smecta, ne joue pas dans la même catégorie. Il n'empêche : son médicament est connu dans le monde entier et est incontournable dans nos armoires à pharmacie depuis des décennies. « Si rien n'est fait, la situation deviendra vraiment compliquée pour nous, alerte une source interne du laboratoire, au siège de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Fin 2020, 90 postes ont déjà été supprimés, sur les 400 que compte le pôle Santé familiale du groupe en France.

En 2014, Arnaud Montebourg avait bloqué le générique

Mais pourquoi donc les autorités publiques prennent-elles le risque de fragiliser un tel poids lourd de l'industrie pharmaceutique française ? « A trop vouloir favoriser l'essor des génériques, ils en oublient de défendre leurs laboratoires, regrette Gilles Bonnefond, président de l'Union de syndicats de pharmaciens d'officine (USPO). Ce n'est pourtant pas faute de les avoir alertés. » Le CEPS (Comité économique des produits de santé), l'organisme en charge de la fixation des prix des médicaments, est ainsi resté sourd aux demandes répétées d'Ipsen de prendre en compte l'impact de leur décision.

Des garde-fous avaient pourtant été mis en place. En 2014, la qualité du générique ne répondant pas totalement aux standards européens, Arnaud Montebourg, alors ministre de l'Economie et du Redressement productif, avait réussi à bloquer son remboursement par la Sécurité sociale. En échange, Ipsen avait dû diminuer de 15 % le prix de vente du Smecta.

Mais patatras ! En novembre 2019, retournement de situation : la Chine a amélioré ses méthodes de production et le générique de Mylan a obtenu le Graal du remboursement par l'Assurance maladie. En bénéficiant de surcroît d'une souplesse réglementaire, légale mais généralement peu utilisée : alors que le remboursement d'un générique est autorisé si son prix est au moins inférieur de 60 % à celui de son « princeps » (le médicament originel), Mylan a bénéficié d'une dérogation pour ne baisser que de 30 %. En parallèle, les pouvoirs publics ont demandé une nouvelle fois à Ipsen de revoir son prix à la baisse.

«Du perdant-perdant»

« Cette demande survient alors qu'Ipsen a investi 60 millions d'euros dans la modernisation de ses deux sites, déplore-t-on au laboratoire. L'un à L'Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse) et l'autre à Dreux (Eure-et-Loir). Avec même la création d'un centre de recherche en partenariat avec le CNRS. »

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Le CEPS n'a pourtant rien voulu entendre. L'instance a proposé à Ipsen deux choix. Le premier ? Baisser encore son prix de 20 % par rapport au prix actuel (soit -35 % depuis 2013). « Cela impacterait forcément nos exportations, explique-t-on chez Ipsen. Or c'est là qu'on réalise la moitié de notre chiffre d'affaires Smecta. Ce serait la faillite assurée. » Le second, c'est que le laboratoire accepte que son produit soit remboursé au même tarif que le générique, 3,60 euros donc, avec le reste du prix à la charge du patient. La mort dans l'âme, c'est l'option « la moins pire » qu'a donc choisie Ipsen.

« S'aligner sur la concurrence, c'est forcément du perdant-perdant, déplore encore Gilles Bonnefond. Le laboratoire va perdre de l'argent. Le patient aussi, avec des remboursements moins importants, et un générique pas forcément bien distribué partout. Et même nous, les pharmaciens, on se retrouve avec une rémunération par l'Assurance maladie à la baisse. »

Contacté, le président du CEPS, Philippe Bouyoux, indique ne pas « communiquer sur les discussions en cours ». Du côté de Bercy, le cabinet de la Ministre déléguée chargée de l'Industrie, Agnès Pannier-Runacher, nous a répondu « ne pas faire de commentaire sur des dossiers individuels ». Le ministère de la Santé, en charge lui aussi du dossier, n'a quant à lui pas donné suite à nos sollicitations.