AbonnésÉconomie

Reconfinement : «Le commerce de rue, c’est fini»

Comme Solène, dans le quartier de la Bastille à Paris, qui se résigne déjà à baisser le rideau pour de bon, certains petits commerçants craignent de ne pas survivre aux semaines à venir. Et tous jugent injustes les décisions gouvernementales sur les fermetures de magasins.

 Installée de longue date sur le faubourg Saint-Antoine à Paris (XIe), Solène Terranti, gérante d’un magasin de meubles, se résigne à baisser le rideau.
Installée de longue date sur le faubourg Saint-Antoine à Paris (XIe), Solène Terranti, gérante d’un magasin de meubles, se résigne à baisser le rideau. LP/Olivier Arandel

Lorsqu'elle est arrivée ce jeudi 29 octobre au matin dans sa boutique de meubles chics, sa boîte vocale était pleine de messages de soutien de clients, à la veille du reconfinement imposé contre l'aggravation de l'épidémie de Covid-19. Cela lui a fait chaud au cœur. Car après cinquante ans passés ici, rue du faubourg Saint-Antoine à Paris (XIe), après avoir survécu aux manifs des Gilets jaunes ou celles contre la réforme des retraites, aux travaux incessants imposés par la mairie de Paris, Solène Terranti ne voit pas comment, cette fois, elle y échappera : Prestige décoration fermera très vite. Elle ne sera pas la première. Depuis le confinement acte I, une quinzaine de commerçants de cette artère passante à côté de Bastille ont baissé le rideau.

Solène raconte sans ciller ces mois sans clients, ces prêts bancaires qu'elle n'a pu obtenir − « On m'a bien dit qu'à 71 ans j'étais trop vieille » −, ces artisans autour, surtout, qui dépérissent en silence, faute de travail. Puis, les larmes montent. « Le commerce sur rue, c'est fini, cingle cette pugnace, dont les voisins d'immeuble, en banlieue, « se sont récemment battus pour avoir un gardien qui pourrait réceptionner les colis d'Amazon et consorts ». Mais la tristesse cède le pas à la colère quand elle parle des incohérences du dispositif gouvernemental : « Je dois fermer ma boutique, mais dimanche, j'ai le droit d'aller prendre des mesures chez des clients, où est la logique? »

«Beaucoup de commerçants vont ouvrir en cachette»

Non loin de là, Alain Vidal, le gérant du magnifique magasin de fleurs Champ libre, avenue Ledru-Rollin, fait ses comptes : depuis mars, il a perdu 290000 euros de chiffres d'affaires et puisé 70000 euros dans ses économies. Et encore, il s'estime bien loti par rapport à ses confrères : il a six mois de trésorerie d'avance. Il n'a pas voulu demander d'aides − « Je suis patriote » −, et a tenu à compenser pour que ses salariés au chômage partiel soient payés à 100 %. « C'est notre papa », dit d'ailleurs l'un d'eux.

Lors du confinement, « on était fermés, mais Monoprix avait agrandi son rayon fleurs », regrette le fleuriste Alain Vidal (à droite)./LP/Olivier Arandel
Lors du confinement, « on était fermés, mais Monoprix avait agrandi son rayon fleurs », regrette le fleuriste Alain Vidal (à droite)./LP/Olivier Arandel  

Alain, lui aussi, pointe le soutien sans faille des clients, les fournisseurs de sapins désespérés, les somnifères qui sont son lot quotidien depuis mars. Et sa grande colère quand il pense à ce qui s'est passé au printemps, et qui pourrait se reproduire : « Nous, on était fermés, mais Monoprix avait agrandi son rayon fleurs et les pépiniéristes pouvaient rester ouverts, sous prétexte qu'ils vendaient du thym et autres herbes aromatiques, de la nourriture pour chiens », s'emporte-t-il. Il en est convaincu : autour de lui, « beaucoup de commerçants vont gruger et ouvrir en cachette, c'est une question de survie ».

Estampillé « plus ancien disquaire de Paris », entouré de pépites musicales et de disques dédicacés, Michel Laby de Plastic Soul Records, garde, lui, le sourire et veut « continuer à transmettre » sa passion vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il vient de raccrocher avec le ministère de la Culture pour demander à rester ouvert « juste les après-midi ». Il aura la réponse le lendemain. Il est confiant. Un client s'approche de la caisse, « Les Bronzés font du ski » à la main. « Vous avez raison, il va falloir se détendre », tente Michel. Et si la dérogation n'arrivait pas ? Il ne sait pas s'il pourra tenir. « Alors là, il faudra crier Help, comme les Beatles en 1965 », métaphorise-t-il. En espérant que les démarches pour obtenir un prêt ne seront plus « ce mur de briques » qu'il a connu au printemps.

«L'aventure s'arrêtera le 31 décembre»

Amélie a appris jeudi que son patron allait fermer son salon de coiffure de Meudon à la fin de l’année./LP/M.F.
Amélie a appris jeudi que son patron allait fermer son salon de coiffure de Meudon à la fin de l’année./LP/M.F.  

De l'autre côté du périphérique, à Meudon (Hauts-de-Seine), Geoffroy Leblond, lui, n'a lui, « plus envie de faire de la paperasse » pour tenter de s'en sortir. Deux ans seulement après l'ouverture, le salon de coiffure Gianni Capelli ferme ses portes. « L'aventure s'arrêtera le 31 décembre », a annoncé le patron à ses deux employées. La voix nouée, il évoque pêle-mêle « 30000 euros d'investissements, des charges trop élevées, un loyer à 2200 euros ». Pour ses employées qui vont être licenciées, l'annonce n'est « malheureusement pas une surprise ».

Après un retour des clients dans la foulée du premier déconfinement, les fidèles se faisaient de plus en plus rares depuis le mois de septembre. A deux pas de là, dans le quartier Joli-Mai, la situation de Tanveer, patron du « Cadeaux Bazar » est moins dramatique. Mais le nouveau confinement tombe au plus mal. Il vient de réceptionner des centaines d'articles de Noël qu'il avait commandé quelques jours auparavant. Le commerçant se retrouve désormais avec « 5000 euros de marchandise sur les bras ». Une somme « énorme à mon échelle », s'étrangle-t-il. Sa plus grande crainte? « Que les clients franchisent le cap de tout acheter sur Internet puis gardent cette habitude après la fin décembre. »

Tanveer, patron de « Cadeaux Bazar » à Meudon, se retrouve avec une commande de « 5000 euros » de jouets et décoration de Noël sur les bras./LP/M.F
Tanveer, patron de « Cadeaux Bazar » à Meudon, se retrouve avec une commande de « 5000 euros » de jouets et décoration de Noël sur les bras./LP/M.F  

Son voisin, Inayat Arsfan, jeune gérant d'une boutique de vêtements dégriffés, essaye de bazarder « au plus vite » ses stocks, des collections des mois précédents qu'il n'a pas encore réussi à écouler. A cela s'ajoutent des vêtements de saison à petits prix réceptionnés l'avant-veille, en prévision des courses de Noël. « D'habitude, c'est la meilleure période, développe-t-il. Les gens viennent acheter des pulls et des chaussures à petits prix pour faire des cadeaux à toute la famille… mais pas cette année ».

Lui aussi redoute la concurrence des ventes sur Internet. Pour tenter de sortir la tête de l'eau, il a passé toute la marchandise à −50 %. « Malgré ça, les clients négocient 75 % de remise, que l'on accorde pour faire partir la marchandise », assure-t-il. Dans les dédales de ce quartier populaire et excentré du reste de la ville, rares sont ceux qui croient au « click and collect », ce service censé permettre aux clients de choisir un article en ligne et de venir le récupérer tout emballé. « Pour que cela marche, il faut avoir un site Internet, des produits répertoriés, un employé qui gère une boutique alors que le télétravail est obligatoire », soupirent plusieurs gérants. Bref, une organisation qui représente « de nouveaux coûts, inenvisageables malgré les aides de l'Etat ».