Medias, énergie, transports… Vincent Bolloré, un attaquant qui joue physique

Le milliardaire breton Vincent Bolloré vient d’arracher les droits du foot français. Portrait du milliardaire breton, atypique depuis 40 ans dans le capitalisme français.

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 « Bolloré, c’est un génie des affaires, mais pas un industriel au sens pur », analyse un ancien du groupe Canal +.
« Bolloré, c’est un génie des affaires, mais pas un industriel au sens pur », analyse un ancien du groupe Canal +. AFP/Eric Piermont

Sur un terrain de foot, on aurait dit que Vincent Bolloré l'a joué viril mais correct. « Il a mis les prix au ras du sol, c'est de bonne guerre dans la situation où nous sommes », confie le représentant d'un club de foot du Nord, après que le milliardaire français vient de rafler les droits du foot français via sa chaîne Canal + jusqu'à la fin de la saison. « Moi j'aurais dit viril ET pas correct », s'amuse le bras droit d'un grand patron du CAC 40. En affaires, la 17e fortune de France n'a pas vraiment la réputation de jouer fair-play. Plutôt de tirer le maillot et tacler par derrière.

Ses ennemis d'aujourd'hui, souvent des amis d'hier, peuvent en témoigner. Quand il s'agit de business, Vincent Bolloré, 69 ans, ne reconnaît d'autres liens que ceux qui l'unissent à sa famille, à commencer par ses quatre enfants, Sébastien, Yannick, Marie et Cyrille, qui est désormais PDG du groupe. D'où les nombreuses déceptions, amertumes ou sentiments de trahison chez ceux qui ont croisé sa route. Arnaud Lagardère, récemment, l'a appris à ses dépens.

Lourdement endetté, le gérant du groupe du même nom avait appelé Vincent Bolloré à la rescousse face aux assauts du fonds d'investissement Amber Capital. « Mais c'était surtout faire entrer le loup dans la bergerie », glisse un banquier d'affaires parisien. Depuis, face à cet allié vorace, Lagardère est allé chercher de l'aide auprès de Bernard Arnault, le PDG de LVMH ( propriétaire du Parisien-Aujourd'hui en France ).

Même expérience douloureuse pour Alain Minc. Trente ans d'une amitié balayée d'un revers de main dont il ne veut plus parler. « J'ai déjà tout dit », nous fait-il savoir. Depuis trois ans, celui qui était devenu au fil du temps son conseiller occulte multiplie les confidences acides dans les médias. D'autres anciens proches filent la métaphore du prédateur. « Bolloré, c'est un grand requin blanc, décrit l'un d'eux. Il fait preuve d'une totale absence d'état d'âme. »

Un empire construit sur… du papier

Son appétit l'a conduit à construire un groupe aux multiples ramifications : dans l'énergie, les transports, la logistique, la communication, les médias. Un empire bâti… sur du papier. « La papeterie familiale était mal en point quand Vincent Bolloré en a repris les rênes en 1981, se souvient Bernard Poignant, député-maire (PS) historique de Quimper (Finistère) et ami de l'entrepreneur. Il est venu me voir pour m'expliquer le « contrat social » qu'il voulait mettre en place. Un plan de sauvegarde qui passait par une réduction de 20 à 25 % des salaires. » L'ancien conseiller politique de François Hollande se souvient d'un jeune homme de 29 ans, n'hésitant pas à monter sur des palettes pour convaincre les 400 salariés. « Déjà à l'époque, c'était un meneur d'hommes. Les trois syndicats CGT, CFDT et FO ont signé. Un vrai tour de force. »

Visionnaire, Vincent Bolloré parie également dès les années 90 sur la mobilité électrique. De son site en Bretagne, il donne naissance à la Bluecar, une petite voiture 100 % électrique. Sa vitrine, Autolib', démocratisera l'autopartage en libre-service en Ile-de-France entre 2011 et 2018. Aujourd'hui, c'est sur les médias qu'il lorgne, persuadé que leur situation va se retourner. Dans son viseur? Le groupe de presse magazine Prisma Media (GEO, Capital...) et les deux pépites Lagardère : Hachette et Europe 1.

Medias, énergie, transports… Vincent Bolloré, un attaquant qui joue physique

« Bolloré, c'est un génie des affaires, mais pas un industriel au sens pur, analyse un ancien du groupe Canal +, qui a connu avec i-Télé la plus longue grève dans un média privé. Il n'a pas son pareil pour dénicher des boîtes fragilisées, mettre une mise raisonnable puis devenir tôt ou tard actionnaire majoritaire. En revanche, il n'en fait qu'à sa tête, dans un rapport de force continuel. Quitte à vider l'entreprise de ce qui faisait tout son intérêt. »

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Peu, au final, sont parvenus à le faire battre en retraite. Yves Guillemot, le PDG d'Ubisoft, peut s'en enorgueillir. A l'automne 2015, Vincent Bolloré avait racheté 10 % du capital et menaçait d'une prise de contrôle. Le patron du groupe de jeux vidéo avait dénoncé une « agression ». Aux termes d'un conflit homérique, Vivendi a finalement vendu sa participation dans Ubisoft trois ans plus tard, empochant un joli pactole au passage.

Sas étanche avec les cercles du pouvoir politique

Depuis 40 ans de vie dans les affaires, Vincent Bolloré a développé de puissants réseaux dans le capitalisme français, mais pas sous les dorures de la République. « Je n'ai jamais vu remonter de mes services une seule information, de quelque nature que ce soit, le concernant, résume Michel Sapin, ex-ministre de l'Economie et des Finances sous François Hollande. Je le porte à son crédit, car d'autres grands capitaines d'industrie français sont beaucoup plus pressants. Il n'est pas dans la confusion entre capitalisme familial, monde politique et haute administration ».

Cela vaut-il un certificat global de bonne conduite? « Sur Vincent Bolloré l'Africain, il y a sûrement des choses à critiquer », glisse un autre précédent locataire de Bercy. Profitant d'une vague de privatisations, son groupe a mis la main sur des infrastructures stratégiques, ferroviaires et portuaires d'Afrique de l'Ouest. Dans les années 2010, il a même tenté d'achever la fameuse boucle de 3000 kilomètres qui devait relier Abidjan (Côte d'Ivoire) à Lomé (Togo).

VIDÉO. Le train de Bolloré à la conquête de l'Afrique

1 200 km de voies à construire. Le reste, en ruines, à réhabiliter, pour un coût global de 3 milliards d'euros s'étalant sur une décennie. Un projet pharaonique pourtant stoppé net après plusieurs affaires troubles. Notamment une condamnation en 2018, à la suite du déraillement d'un train en 2016 entre Douala et Yaoundé (79 morts et plus de 600 blessés). Camrail, sa filiale, et onze employés seront reconnus coupables d'« homicide involontaire ». La même année, Vincent Bolloré est également mis en examen notamment pour « corruption d'agent étranger » dans une enquête concernant l'obtention de concessions portuaires en Guinée et au Togo.

De quoi freiner, un temps, ses ambitions sur le continent africain. Sa victoire écrasante en France sur le petit monde du ballon rond prouve néanmoins, à un an de la retraite, qu'il n'a rien perdu de son sens du dribble.