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La célèbre cristallerie Baccarat trahie par ses actionnaires chinois

La manufacture lorraine est désormais sous tutelle judiciaire. Arrivés en 2018 en sauveurs, les actionnaires chinois sont aujourd’hui en défaut de paiement.

 La célèbre cristallerie Baccarat a été placée sous administration provisoire le 7 septembre.
La célèbre cristallerie Baccarat a été placée sous administration provisoire le 7 septembre.  REUTERS/Charles Platiau

« Tout le monde est gêné de s'être fait berner, mais il y a une mobilisation générale. On est soutenus par Bercy et les élus. Nous sommes très écoutés. » Eric Rogue, secrétaire du comité d'entreprise et délégué CGT chez Baccarat, résume bien le sentiment mêlé de malaise et d'espoirs qui règne au sein de la célèbre cristallerie de la ville de Meurthe-et-Moselle, placée sous administration provisoire début septembre.

Lui-même s'était montré enthousiaste, en 2018, lors de l'arrivée du fonds d'investissement chinois Fortune Fountain Capital (FFC) à la tête de la manufacture lorraine. Certes, il y avait eu quelques commentaires circonspects, mais l'accueil avait été chaleureux, les syndicats étant en phase avec les annonces de la présidente de FFC Coco Chu, femme d'affaires trentenaire, reçue en grande pompe à la mairie.

La chute de Miss Cocu Chu

Petite silhouette élégante, chignon strict et bijoux éclatants, miss Coco Chu (son prénom rend hommage à Chanel, sa maison de couture préférée), la dirigeante de ce fonds alimenté par les nouveaux riches de l'empire du Milieu, a longtemps mené grand train.

Sa destination de prédilection ? La France, ses boutiques de luxe et ses grands restaurants. Alors quand madame Chu a appris que Baccarat, marque dont elle raffole, était à vendre, elle n'a pas hésité une seconde. Mais pour s'offrir la célèbre cristallerie, longtemps propriété des Taittinger, la financière s'est endettée, avant de sombrer corps et biens.

Deux ans plus tard, la situation est catastrophique. Les actionnaires ne remboursent pas les emprunts contractés pour acquérir la marque. « En juin, on a appris que FFC s'était associé à des prêteurs », relate Eric Rogue. Ces derniers, basés à Hongkong, ont avancé plus de la moitié des 164 millions d'euros investis.

« On est tous tombés de notre chaise »

« Tout le monde pensait que l'argent, c'était du cash. On est tous tombés de notre chaise. Tout avait été vérifié », se désole le maire de Baccarat Christian Gex. Second choc, la liquidation judiciaire, le 27 juillet, du groupe FFC, avec ses entités qui seraient considérées comme frauduleuses, endetté à hauteur de 390 millions de dollars (près de 330 millions d'euros).

Les fonds hongkongais ont alors saisi le tribunal de commerce de Nancy, qui a nommé le 7 septembre deux administrateurs provisoires, chargés d'assurer la gestion de Baccarat et de clarifier les comptes. Les créanciers se sont aussi entourés du cabinet parisien Prosphères, spécialiste de la restructuration.

« Une assemblée générale était prévue le 17 septembre pour que j'entre au conseil d'administration. Comme la justice prend le relais, j'ai un rôle de conseil pour sécuriser la société », explique Michel Resseguier, à la tête de ce cabinet mandaté par les fonds d'Hongkong.

Une « coquille vide »

Le temps presse, car l'outil industriel est vieillissant. « Nous avons deux fours à refaire en 2021 et 2022. Pour le premier, il aurait déjà fallu commander les réfractaires. On arrive dans une phase critique », détaille Eric Rogue. A l'été 2018, la direction générale promettait de mettre 20 à 30 millions d'euros sur la table pour les machines et développer les points de vente. Quelques boutiques ont ouvert, mais celles de Milan, en Italie, et Lyon (Rhône) ont déjà baissé le rideau.

« J'avais prévenu à l'époque que la structure des Chinois était une coquille vide. Leur seule acquisition, c'était un producteur de miel en Nouvelle-Zélande », observe Allan Green, actionnaire minoritaire de Baccarat depuis une quinzaine d'années, qui avait alerté en 2018 l'Autorité des marchés financiers. Il confirme a posteriori ses positions d'alors. « Baccarat est une entreprise compliquée avec ses problématiques industrielles et de pollution. Eux venaient de nulle part. »

La mesure de tutelle judiciaire a de quoi rassurer un peu les 500 salariés du site. « On est sûrs que les Chinois ne vont plus faire n'importe quoi. Les administrateurs sont venus nous voir, ils vont protéger l'entreprise », témoigne Cédric, treize ans d'ancienneté aux services techniques. En 2019, la société affichait un chiffre d'affaires de 164 millions d'euros, en hausse de 5 %. « Baccarat est en relative bonne santé et n'est pas encore à vendre, précise le maire Christian Gex, également ancien salarié. On se prépare, car il faut agir vite. »

L'idéal ? La reprise par un groupe de luxe

Autrement dit, il faut rendre d'urgence la mariée plus belle pour séduire de potentiels investisseurs, idéalement français. « Dans les années 2000, la famille Taittinger, alors actionnaire majoritaire, était sensible au développement. Il faut être adossé à un groupe du secteur du luxe », argumente Eric Rogue. « Avec cet endettement, les Chinois ne vont pas rentrer chez eux. Ils se feraient serrer immédiatement. Ils ont des passeports achetés aux Caraïbes qui leur permettent de voyager un peu partout dans le monde. Actuellement, ils sont en Angleterre », croit savoir le financier Allan Green.

Eric Rogue confirme d'un ton cinglant : « Ils ont une quarantaine de créanciers sur le dos. S'ils remettent les pieds en Chine, ça risque de mal se passer pour eux ! » A Baccarat, où ils ne sont venus que deux fois, les investisseurs chinois ne sont plus qu'une ombre.