L’Eure veut sauver sa betterave à sucre

Entre sécheresse et pucerons, le département voit ses rendements chuter dramatiquement cette saison avec notamment des conséquences sur l’emploi des saisonniers.

 Avec une saison catastrophique, les betteraviers et les industriels veulent sauver la filière.
Avec une saison catastrophique, les betteraviers et les industriels veulent sauver la filière. #PRESSE30

Qu'ils soient planteurs ou industriels, ils sont vraiment très inquiets. Les premières récoltes de betteraves à sucre dans le département de l'Eure sont « catastrophiques », à cause de la conjonction de la sécheresse et de la jaunisse virale « particulièrement précoce et massive ». « Du jamais-vu depuis 20 ans pour certains agriculteurs. Depuis la Seconde Guerre mondiale pour d'autres », comme l'affirme Alexandre Quillet, représentant de la Confédération des planteurs de betterave (CGB) et président de l'Institut technique de la betterave (ITB).

Un plan de bataille sur trois ans a été mis en place pour sauver une filière locale génératrice de milliers d'emplois où l'Eure se distingue au cœur de la 4e région française productrice, avec 13 000 hectares de surfaces cultivées, soit « trois-quarts des surfaces agricoles » du département. La betterave n'est pas une monoculture. Elle a donc un intérêt économique propre mais permet aussi d'alterner les cultures et donc de « protéger la vie du sol et d'être plus économe en désherbant » assure Gilles Lievens, le président de la chambre d'agriculture de l'Eure.

De la betterave est extraite le saccharose. #PRESSE30
De la betterave est extraite le saccharose. #PRESSE30  

Grâce à l'association de 980 planteurs, l'usine Saint Louis Sucre, installée depuis 156 ans à Etrépagny, traite en temps normal 200 000 tonnes de racines. La racine est transformée pour en extraire un cristal qui s'appelle le saccharose afin de faire du sucre pour l'alimentation humaine, de l'alcool, notamment pour la fabrication de levure et, en ce moment, du gel hydroalcoolique, du biocarburant grâce à l'ajout d'éthanol dans l'essence et le diesel, ou encore de la pulpe pour l'alimentation animale ou la production de gaz par méthanisation.

« C'est un produit noble », insiste le directeur de l'usine Thomas Nuytten, qui embauche une centaine de salariés à l'année, dont « près de 420 personnes comme saisonniers et chauffeurs pendant les 120/130 jours de la campagne betteravière comprise entre le 15 septembre et le 15 janvier ». Saint Louis fait aussi travailler indirectement 1100 sous-traitants.

Beaucoup moins de tonnes à l'hectare

Seulement, après les premières tournées des arracheuses, le constat est alarmant : « Nous devrions être en moyenne à 90 tonnes par hectare. On pense être en dessous des 70 tonnes, voire des 50 pour certaines parcelles. Le record est pour le moment en Seine-et-Marne avec 9 tonnes. Et avec la saison qui s'avance, on ne voit pas le niveau remonter. Grâce aux études, nous savions que nous allions avoir une campagne terrible mais, là c'est au-delà! » s'inquiète le planteur Alexandre Quillet.

Une crainte qui se répercute chez Saint Louis, « car une sucrerie pour amortir ses charges fixes doit tourner 130 jours par an. Nous avions prévu 118 cette année et, aujourd'hui, nous n'allons pas dépasser 108/110 jours. C'est déstabilisant ! ». Les revenus des betteraviers s'en ressentiront, comme le chiffre d'affaires de l'usine, sans parler des emplois saisonniers appelés à être réduits. « Avec une production amoindrie, il y aura une offre en sucre en France bien inférieure. Mais, avec un marché mondial, cela n'aura pas forcément d'incidence sur le prix » rappelle néanmoins Thomas Nuytten.

En piquant les betteraves, les pucerons ont transmis la jaunisse/Chambre Agriculture de l’Eure
En piquant les betteraves, les pucerons ont transmis la jaunisse/Chambre Agriculture de l’Eure  

Mais qui sont les responsables ? Pour Alexandre Quillet, il y a d'abord la sécheresse, qui a empêché les racines de croître correctement. Ensuite, « après un hiver doux, on a constaté en mars une arrivée massive et précoce des pucerons. Avec la chaleur d'avril, ils se sont développés jour après jour sans la présence d'auxiliaires prédateurs comme les coccinelles, les chrysopes ou les syrphes, qui ne sont arrivés que fin mai.

« Alors, poursuit Alexandre Quillet, les pucerons s'en sont donné à cœur joie pour se nourrir. En piquant les betteraves, ils ont transmis la jaunisse de quatre viroses différentes. Il n'y a pas de vaccin, on peut juste combattre l'insecte. Seulement, cette année, nos possibilités chimiques autorisées n'ont pas été efficaces. Il faut donc apporter des réponses ».

Vingt millions d'euros alloués à la recherche

Le président de l'Institut technique de la betterave considère qu'il faut sauver les 21 sucreries et les 2 600 planteurs de France « et se donner l'assurance qu'en 2021 et les années suivantes, nous ne connaîtrons pas une telle catastrophe ». Trois leviers sont mis en place : en premier lieu, un plan de recherches et d'innovations (PNRI) sur trois ans pour trouver des solutions efficaces.

Vingt millions d'euros, dont sept sur fonds publics, sont alloués à la recherche publique et privée. « Un conseil de surveillance a été constitué avec le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, celui de l'Écologie, des députés et des sénateurs pour vérifier les bonnes voies », précise Alexandre Quillet.

Cela a fait couler beaucoup d'encre. La filière a soutenu « la seule alternative efficace utilisée entre 1992 et 2018 avec 0 % de jaunisse virale : les néonicotinoïdes. Un projet de loi a été validé le 4 novembre pour une dérogation de trois ans. Avant qu'il ne passe par le Conseil constitutionnel, l'ANSES* aura émis un avis et des recommandations pour dire comment utiliser l'insecticide et assurer la protection des pollinisateurs ».

Enfin, les planteurs vont demander une indemnisation au gouvernement « qui n'a pas autorisé depuis 2019 l'utilisation des néonicotinoïdes ». Le ministre de l'Agriculture s'est engagé sur un montant non dévoilé à ce jour pour indemniser les gros dégâts, mais pas toutes les pertes. « C'est l'avenir de la filière betteravière qui est en jeu. Toutes ces actions sont importantes », lance Alexandre Quillet.

*ANSES : Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail