GameStop : comment Cédric Jouinot a mordu les loups de Wall Street… depuis son lit médicalisé

Atteint de la maladie de Charcot, Cédric Jouinot a participé fin janvier à la révolte de millions de boursicoteurs sur les marchés financiers américains, faisant trembler les grands fonds spéculatifs. Depuis son lit médicalisé, il espère un mouvement similaire en France

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 Echebrune (Charente-Maritime), le 3 février. Depuis son lit médicalisé, Cédric Jouinot passe ses journées à analyser les cours de la Bourse, investir et délivrer des conseils sur les réseaux sociaux.
Echebrune (Charente-Maritime), le 3 février. Depuis son lit médicalisé, Cédric Jouinot passe ses journées à analyser les cours de la Bourse, investir et délivrer des conseils sur les réseaux sociaux. LP/Yohan Bonnet

Cédric Jouinot est cloué au lit. A 37 ans, il ne bouge plus, ne parle plus. La maladie de Charcot, déclarée en 2015, a grignoté ses muscles, coupé sa voix, et anéanti sa mobilité. Le voilà allongé, trachéotomisé, assisté, destiné à une vie insipide, où une seule fenêtre dans sa chambre lui apporte un semblant de contact avec le monde extérieur. C'est sans compter sur son cerveau rutilant. Et ses yeux, vifs.

Avec ses rétines, Cédric contrôle une tablette située à moins d'un mètre de son visage. Il parvient ainsi à former des phrases pour s'exprimer à travers la voix d'un ordinateur, naviguer sur Internet. Et, surtout, il passe ses journées et une bonne partie de ses nuits à analyser les cours de la Bourse, investir et délivrer des conseils sur les réseaux sociaux. Mieux, depuis une semaine, il fait trembler Wall Street et malmène les grands fonds d'investissement américains.

Le tout depuis son lit médicalisé entouré de quatre auxiliaires de vie, dans son pavillon d'Echebrune, au fin fond de la Charente-Maritime. « Ce n'est pas parce que la maladie m'a ôté la parole que cela m'empêche de m'exprimer », confie-t-il. Fin janvier, il a participé à l'immense opération boursière menée par des traders amateurs pour faire monter l'action GameStop. Car des fonds spéculatifs avaient, début janvier, parié à la baisse sur le titre, mettant cette chaîne de magasins de vente de jeux vidéo - maison mère de Micromania - en grande difficulté.

«C'est le combat de David contre Goliath»

Un œil sur les cours, l'autre sur la communauté « WallStreetBets », sur le réseau social Reddit rassemblant des millions de boursicoteurs d'où tout est parti. Il a enfilé, lui aussi, le costume de Robin des Bois des marchés financiers. « J'ai investi, à mon échelle, j'ai 16000 euros en bourse. Ce qui s'est passé est inédit, je voulais en être, dit-il, par la voix de son ordinateur. Les fonds vautours, qui manipulent les cours pour se gaver, sont enfin mis à mal. C'est le combat de David contre Goliath. » « C'est un vrai révolutionnaire! » renchérit sa compagne, Aurélie.

En achetant massivement des actions de l'entreprise, les particuliers ont fait flamber son cours (jusqu'à +1400% !), empochant des plus-values exceptionnelles. Les fonds d'investissement ont, eux, enregistré des pertes de plusieurs milliards de dollars.

PODCAST. Affaire GameStop : quand les boursicoteurs font trembler Wall Street

Après ce premier tremblement de terre inédit sur la planète finance, Cédric enchaîne. Ses camarades, outre-Atlantique, lancent de nouvelles opérations sur différentes entreprises (Nokia, BlackBerry, American Airlines, AMC…) à la merci des grands fonds. Il y retourne en pleine nuit, éveillé, porté par l'adrénaline. Oubliez l'aspect vénal : Cédric se place plutôt comme le meneur d'une forme de lutte des classes 2.0. « En se mobilisant, il est possible pour nous, petits particuliers, de rivaliser contre les puissants de ce monde, sans casser une seule vitrine ou risquer de se prendre un tir de flash-ball. Ce n'est pas magnifique ça ? »

Un ancien gestionnaire de fonds

Avant de se dresser face à « l'establishment », Cédric a été de l'autre côté de la barrière. Il y a douze ans, alors en parfaite santé, il commençait sa carrière, après un Master 2 en finances, comme gestionnaire de fonds, habitué aux petits-déjeuners de travail dans les palaces et rêvant de faire fortune en bourse. Puis, la faillite de Lehman Brothers est arrivée, en septembre 2008. « J'ai été dégoûté du milieu, confie-t-il. J'ai décidé de me tourner vers le conseil, afin d'éviter à certaines personnes de se faire avoir. »

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Ses illusions sur la finance détruites, Cédric se forge un espoir, idéaliste et utopique. Celui, qu'un jour, l'ordre soit inversé, que l'investisseur particulier moyen renverse la table et se révolte contre une bourse où « les dés sont pipés ». Son rêve a pris forme, enfin, avec l'opération GameStop. Un autre rêve commence. « Je veux que le mouvement se confirme, qu'il devienne mondial. On a vu que c'était possible ! » écrit-il, enthousiaste, sourire aux lèvres, les yeux pétillants derrière ses fines lunettes.

Alors, enfermé dans son corps, avec une tablette et l'investissement boursier comme seules échappatoires, Cédric agit. Le week-end dernier, il a fondé le groupe Facebook « WallStreetBets France », pour tenter de créer un élan dans l'Hexagone. Il ne rassemble pour le moment qu'une centaine de personnes. Il a aussi rejoint la communauté « WallStreetBets France », sur Discord, autre réseau social, où figurent quelque 3000 investisseurs.

«La force de frappe n'est pas du tout la même en France»

Enivrés par l'affaire GameStop, les boursicoteurs français ont tenté à leur tour de donner un coup de pied dans la fourmilière. Le 28 janvier, ils ont préparé, puis lancé, une opération identique sur l'entreprise française Solution 30, spécialisée dans les solutions pour les nouvelles technologies, mise à mal par la « malveillance » des fonds vautours. Ils ont échoué.

Une « révolution » est-elle seulement possible en France, où la bourse n'a jamais été ancrée dans la culture des particuliers, à l'inverse des Etats-Unis ? « La force de frappe n'est pas du tout la même. Les Français peuvent au mieux mobiliser quelques dizaines de millions d'euros. Cela n'aura qu'un petit effet… Il est très hautement improbable qu'un GameStop se produise un jour chez nous », pense un observateur avisé de la Bourse de Paris.

Cédric est persuadé, pourtant, que le mouvement grossira. « Nous arriverons à nous révolter collectivement, je me mobiliserai toujours pour réussir ! » Au diable la maladie de Charcot, il continuera de se battre pour faire trembler la bourse.