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Crise du Covid-19 : l’euro caracole, le dollar dégringole, faut-il s’en réjouir ?

Alors que la monnaie unique flirte avec la barre de 1 euro pour 1,20 dollar, les économistes rappellent les risques de déflation sur la durée pour l’économie française et la plus grande difficulté à exporter.

 En six mois, sur fond de pandémie de Covid-19, la monnaie unique a repris près de 12 % face au billet vert. (Illustration)
En six mois, sur fond de pandémie de Covid-19, la monnaie unique a repris près de 12 % face au billet vert. (Illustration) LP/Olivier Corsan

La monnaie unique affiche sa santé face au billet vert. Mi-août, l'euro a touché un plus haut face au dollar (1 euro = 1,19 dollar), qu'il avait déjà atteint fin juillet. Depuis, il flirte avec la barre symbolique de 1,20 dollar, un seuil qu'il n'avait plus franchi depuis le printemps 2018. En six mois – le 22 mars, 1 euro valait 1,07 dollar –, sur fond de pandémie de Covid-19, la monnaie unique a donc repris près de 12 % face au billet vert.

Cette variation entre deux devises internationales de premier plan est sensible et elle aura des effets. Mais comment s'explique-t-elle ? Et surtout, est-ce une bonne nouvelle pour l'économie française ?

La sanction d'une « gestion chaotique » de la crise sanitaire aux Etats-Unis. « Aujourd'hui, l'incertitude est grande partout, mais particulièrement outre-Atlantique, explique Jézabel Couppey-Soubeyran, du CEPII, le principal centre français d'étude en économie internationale. Le dollar se déprécie parce que les investisseurs sanctionnent la gestion chaotique de la crise sanitaire aux Etats-Unis. Le Covid-19 a révélé les faiblesses structurelles du pays, qu'il s'agisse de son système de santé coûteux et inégalitaire, de son taux de pauvreté galopant ou de l'incapacité des services publics à faire face à la situation. » Cette correction du dollar par rapport à l'euro est-elle pour autant une surprise? Pas vraiment, estime l'économiste : « C'était quelque chose d'attendu, car la puissance financière américaine avant la crise était déjà jugée très largement supérieure à sa puissance économique, et donc en décalage… »

Crise du Covid-19 : l’euro caracole, le dollar dégringole, faut-il s’en réjouir ?

Nos importations sont moins coûteuses. Bonne nouvelle, un euro fort permet d'acheter moins cher les matières premières – notamment le pétrole, facturé en dollars – et les produits manufacturés que la France acquiert à l'étranger. « A court terme, cela signifie un gain de pouvoir d'achat pour les ménages, détaille Mathieu Plane, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Mais passé un an, attention… » Revers de la médaille, l'euro fort menace, sur la durée, de ramollir une inflation déjà presque atone dans l'Hexagone.

Mais il y a un risque sur l'inflation et la croissance. L'inflation, c'est le Graal après lequel court la Banque centrale européenne (BCE), qui affiche une cible à 2 %. Car la « bonne » inflation est bourrée de vertus et tire les prix et les salaires vers le haut. Problème : en s'appréciant, c'est-à-dire en prenant de la valeur, l'euro rend mécaniquement moins cher le coût des produits importés. A long terme, le phénomène saperait l'inflation au sein de la zone euro et sur le marché français. Certains agitent même le spectre d'un « effet déflationniste », un cercle vicieux destructeur pour l'économie et synonyme dans le pire des scénarios d'une baisse des salaires.

Par ricochet, l'euro fort risquerait de pénaliser le retour de la croissance, alors même que la France vient de subir un plongeon historique de son PIB (le gouvernement table sur une contraction de la richesse produite en France de 11 % cette année). « Sur deux ans, nous avons calculé qu'un euro qui se serait apprécié de 10 % face au dollar, entraînerait une chute de 0,5 point du PIB tricolore », indique Mathieu Plane.

Les grandes entreprises pas rassurées. La règle est immuable : un euro fort pénalise nos exportations. Beaucoup de multinationales tricolores ont à y perdre, dans les secteurs de l'aéronautique, de l'automobile, de la pharmacie, des cosmétiques, de l'alimentation ou encore du luxe. « L'économie européenne est relativement fermée, tempère néanmoins Jean-Paul Betbèze, professeur d'économie à l'université Paris-II, ex-chef économiste du Crédit agricole. La France exporte majoritairement vers l'UE. »

La hausse de l'euro va-t-elle durer? Jézabel Couppey-Soubeyran n'exclut pas que « le déclin du billet vert se poursuive, illustrant le déclin économique déjà enclenché ». De plus, « les incertitudes liées à l'élection présidentielle américaine – tout indiquant que Donald Trump, s'il est battu, n'acceptera pas sa défaite – ne vont pas faire baisser la défiance vis-à-vis du dollar… ». Mathieu Plane, lui, reste prudent : « Les inconnues demeurent trop nombreuses dans l'équation, qu'il s'agisse de l'évolution de la crise sanitaire ou de l'action des banques centrales. En vérité, tout le monde est dans le brouillard. »

Une bonne nouvelle pour d'hypothétiques… touristes ! Les rares qui pourraient se réjouir, finalement, sont les Français qui voyagent. Un euro à 1,20 dollar, c'est en quelque sorte une réduction de 20 % sur toutes ses dépenses lors d'un séjour aux Etats-Unis. Mais l'heure, bien sûr, n'est guère aux voyages d'agrément outre-atlantique…