Covid : comment l’Insee a tenu les statistiques nationales dans la tempête

Agents en télétravail, porte-à-porte impossible, indicateurs faussés, courbes affolantes, documentation de l’épidémie… l’année 2020 était celle de tous les dangers pour l’Insee. Mais l’agence, qui fête ses 75 ans cette année, a franchi l’obstacle.

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 L’Insee a tenté d’innover pour documenter les conséquences de la pandémie sur la situation économique et sociale du pays.
L’Insee a tenté d’innover pour documenter les conséquences de la pandémie sur la situation économique et sociale du pays. Aurore MESENGE/AFP

« Mesurer pour comprendre ». En 2020, le slogan de l'Insee, l'agence nationale des statistiques, a pris la forme d'une gageure. Comment mesurer l'inédit, comparer l'incomparable, comment comprendre ce qui déroute les plus grands spécialistes, comment anticiper quand tout est si volatil? Lorsque la France se retrouve confinée à la mi-mars 2020, le pays entier bascule en effet dans une situation jamais vue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et pour mesurer l'impact des décisions politiques, tant sur le plan humain que social ou économique, tout le monde se tourne bel et bien vers l'Insee, soumis pourtant aux mêmes contraintes que le reste du pays, notamment le télétravail généralisé.

Le 16 mars, le Directeur Général de l'Institut, Jean-Luc Tavernier, l'assure pourtant dans un communiqué : l'INSEE maintiendra l'ensemble de ses publications et de ses statistiques.

Dix mois plus tard, force est de constater que la promesse est largement tenue : l'Institut a publié l'ensemble des productions prévues, mais aussi certaines publications spécifiques pour documenter les conséquences de la pandémie sur la situation économique et sociale du pays. Faisant complètement oublier les critiques qui lui avaient été adressées avant la crise du coronavirus.

« Nous avons fourni chaque semaine les données hebdomadaires sur les décès, ainsi que des points de conjoncture bi-mensuels, explique Jean-Luc Tavernier au Parisien, des enquêtes relatives au télétravail (enquête Acemo Covid) ainsi qu'au ressenti des Français face à la crise (enquête EpiCov), et nous avons aussi ajouté de nouvelles questions dans nos enquêtes pérennes. »

Mobiliser de nouvelles sources de données

Parmi les innovations les plus notables, les enquêtes en partenariat avec Orange sur la façon dont les Français (et notamment les Parisiens) s'étaient exilés dans un autre département à l'occasion des confinements. « La question qui s'est posée est la suivante, explique le patron de l'Insee : comment continuer à produire des indicateurs conjoncturels quand la collecte des données habituelle fait défaut? Nous avons mobilisé des nouvelles sources de données massives et à haute fréquence issues de l'économie numérique (transactions par carte bancaire, données de caisse, activations des réseaux de téléphonie mobile, consommation d'électricité, requêtes sur les moteurs de recherche). »

Mais tout n'est pas rose pour autant au pays de la statistique, loin s'en faut. Deux enquêtes ont été reportées : notamment le recensement 2021 (qui devait avoir lieu entre la fin janvier et le début mars 2021) ainsi que l'enquête auprès des ménages relative aux nouvelles technologies.

Pas facile pour faire du porte-à-porte

Pour justifier ce report, l'institut met en avant la santé des agents-recenseurs, mais aussi le fait que, dans les circonstances sanitaires actuelles, les répondants pourraient être amenés à répondre différemment. Qui ne serait pas tenté en effet d'abréger un entretien avec un enquêteur qui aurait le malheur d'être pris d'une quinte de toux ?

« Mieux vaut être sûr des réponses que l'on collecte plutôt que de risquer de récupérer des données faussées », assure Jean-Luc Tavernier.

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Si les populations légales des communes seront tout de même publiées, grâce à des techniques d'extrapolations statistiques, l'Insee pourrait se retrouver en situation très difficile si les agents-recenseurs n'avaient pas la possibilité de procéder à la reprise des enquêtes au début de 2022.

Le casse-tête des comparaisons internationales et chronologiques

Autre point d'inquiétude : les futures comparaisons internationales. Les différents instituts de statistiques à travers le monde ont dû faire face à l'épidémie, mais jamais à la même période, ni dans les mêmes circonstances, ni avec les mêmes cadres législatifs exceptionnels. « Tous les services statistiques n'ont pas nécessairement fait les mêmes choix, sur la façon dont on valorise tel ou tel service, par exemple l'enseignement, s'il est effectué en télétravail », explique Jean-Luc Tavernier.

Mais l'une des préoccupations majeures du chef de l'Insee, est plus prosaïque : comment empêcher l'anomalie statistique qu'est 2020 de parasiter la lecture des courbes d'évolution ? A l'avenir en effet, quand les publications intégreront des graphiques sur des données historiques plus longues, l'année 2020, avec ses évolutions colossales, risque bien d'occulter les autres mouvements pour l'oeil non averti.