AbonnésÉconomie

«J’ai continué à rouler en étant contaminé» : le témoignage d’un chauffeur de VTC touché par le Covid

Fabrice a poursuivi son activité professionnelle alors qu’il était malade du coronavirus. Un choix assumé pour gagner sa vie. Un cas loin d’être isolé.

 Si un chauffeur de VTC s’arrête de travailler, les aides prévues ne compensent pas les pertes, assure un syndicat. Et ce alors que le métier est en crise. (Illustration)
Si un chauffeur de VTC s’arrête de travailler, les aides prévues ne compensent pas les pertes, assure un syndicat. Et ce alors que le métier est en crise. (Illustration) MaxPPP/IP3Press/Bruno Levesque

Protéger ses clients du Covid ou gagner sa vie? C'est le dilemme de beaucoup de travailleurs indépendants. Comme les cheminots, ils sont de plus en plus nombreux, souvent des artisans ou des autoentrepreneurs, à continuer leur activité professionnelle alors qu'ils se savent contaminés par le virus. « Ce n'est pas un choix, c'est une question de survie, se défend Fabrice (le prénom a été changé). J'ai trois enfants à nourrir, un loyer de 900 euros à payer chaque mois et ma femme ne travaille pas. »

Chauffeur de VTC depuis cinq ans, le trentenaire a commencé à tousser mi-mai, au moment du déconfinement. « J'ai eu tous les symptômes : la fatigue, la perte du goût et de l'odorat mais j'ai continué à rouler en étant contaminé, raconte le père de famille, entre deux quintes de toux. Si j'avais dû m'arrêter, financièrement je ne m'en sortais pas. Rien que pour la location de la voiture, je dois trouver 1 200 euros par mois. »

Chiffre d'affaires divisé par cinq depuis le début de l'épidémie

A-t-il pensé à ses clients, coincés à l'arrière de son véhicule, à moins d'un mètre de lui ? « J'avais peur pour eux mais j'ai toujours fait très attention, assure-t-il. Je porte toujours un masque, j'ai installé une paroi en plastique pour être séparé d'eux, je nettoie et j'aère la voiture régulièrement. » Mais est-ce vraiment suffisant ? « C'est le protocole qu'on nous demande d'appliquer, balaie le chauffeur, un brin agacé. Et les personnes asymptomatiques, elles s'arrêtent de travailler ? Quand on est indépendant, l'équation est simple : si nous ne travaillons pas, il n'y a pas d'argent qui rentre. »

A l’occasion de la sortie de son 23e album, Philippe Geluck, le père du Chat, illustre le Parisien - Aujourd’hui en France du mercredi 14 octobre. /Philippe Geluck
A l’occasion de la sortie de son 23e album, Philippe Geluck, le père du Chat, illustre le Parisien - Aujourd’hui en France du mercredi 14 octobre. /Philippe Geluck  

Pourtant, Uber prévoit une aide financière pour ses chauffeurs atteints du Covid. « Justement pour éviter ce genre de situation », indique la plateforme de VTC. Une indemnisation journalière sur 14 jours, calculée « sur la moyenne des revenus hebdomadaires générés au cours des 3 mois précédant la demande d'aide ». A cela s'ajoute une indemnité journalière de 40 euros versée pendant 7 jours. « Conformément au contrat d'assurance que nous avons souscrit auprès d'Axa et que nous prenons en charge à 100 % », détaille l'entreprise américaine. Soit 21 jours d'indemnisation complétés par les indemnités journalières de l'assurance maladie et les 1 500 euros mensuels du fonds de solidarité. « Cela représente une misère, estime cependant Sayah Baaroun secrétaire général du syndicat de chauffeurs privés VTC. L'indemnité d'Uber est calculée sur un chiffre d'affaires qui s'est effondré, celle d'Axa nécessite tellement de paperasses que personne ne la demande et l'Assurance maladie ne verse que 16,25 euros par jour. »

Quant au fonds de solidarité? : « C'est bien, mais il faut le mettre en perspective, poursuit le syndicaliste. Avant l'épidémie, nous faisions 5 000 à 6 000 euros de chiffre d'affaires par mois et c'était déjà compliqué de gagner sa vie. Aujourd'hui, c'est 1 000 à 1 500 euros, soit environ 3 000 euros en ajoutant le fonds de solidarité. C'est impossible de s'en sortir. »

Bars fermés, pas de touristes, télétravail... «On doit bosser»

Combien sont-ils à rouler avec le Covid ? « Vous croyez qu'on tient un registre ? se moque Fabrice. Personne s'en vante, c'est tabou. » Mais pour les syndicats, il y a un risque que ce nombre augmente. « Le Covid est devenu pour beaucoup un sujet secondaire, ils s'en foutent, ose même Sayah Baaroun. Les chauffeurs ont plus peur de la crise que du virus. » Et le syndicaliste de lire un message reçu d'un de ses collègues : « Il a travaillé 83 heures et il a gagné 145 euros. C'est ça la réalité. Les mecs ont besoin de pouvoir bouffer. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre une journée de travail. »

Chez les 58 000 chauffeurs de taxi, dont 35 000 à 40 000 sont indépendants, la galère est la même. Si au sein de la G7, société qui gère la plus grosse flotte de taxis à Paris, aucun cas de chauffeurs ayant continué à travailler alors qu'il était contaminé n'a été recensé, parmi les syndicalistes on se montre moins catégorique. « Vous dire que personne parmi nous ne roule avec le Covid serait mentir mais ça serait facile aussi de jouer les moralisateurs, nuance Didier Hogrel, président de la FNDT (Fédération nationale du taxi). Les bars et les discothèques ont fermé, il n'y a plus de travail la nuit. Et le jour, les touristes sont absents, les professionnels font du télétravail et les aéroports fonctionnent toujours au ralenti. On doit bosser. »

Mais que risque un chauffeur qui continuerait de rouler alors qu'il se sait porteur du virus ? « Il y aurait toujours la possibilité de porter plainte au civil ou au pénal, mais encore faudrait-il prouver que c'est dans ce VTC ou dans ce taxi que vous avez attrapé le virus, relève l'avocat Eric Rocheblave. Cela me paraît difficile à mettre en œuvre. »