Covid-19 : Degrenne, Corsair… les pompiers de Bercy multiplient les sauvetages d’entreprises

Les entreprises tricolores font pour l’instant face à la crise grâce aux aides de l’Etat. Le Comité interministériel de restructuration industrielle, se bat pour aider les grosses PME et grands groupes dont le nombre d’appels au secours a doublé depuis mars.

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 Le sauvetage du groupe d’arts de la table Degrenne fait partie des belles réussites du Comité interministériel de restructuration industrielle.
Le sauvetage du groupe d’arts de la table Degrenne fait partie des belles réussites du Comité interministériel de restructuration industrielle. LP/Delhine Goldsztejn

Elles ont tenu le coup. Du moins en apparence. Face à la tempête économique qui s'est abattue sur elles en 2020, les entreprises tricolores n'ont étonnamment pas faibli. Le nombre de défaillances a même reculé de 39,5 % sur un an, selon les données provisoires de la Banque de France. 32 184 entreprises à la dérive – en redressement ou liquidation judiciaire – ont été recensées en 2020 par le cabinet Altares. C'est le chiffre le plus bas depuis… 1987 !

Mais gare aux trompe-l'œil. Car ces beaux chiffres officiels masquent les fissures profondes qui fragilisent depuis des mois les fondations de nos entreprises. Certaines sont prises à la gorge avec un taux d'endettement colossal. D'autres sont maintenues à flot grâce aux nombreuses aides de l'Etat. Nombre d'entre elles, enfin, maintiennent les emplois uniquement grâce au chômage partiel. A Bercy, on est bien conscient que 2020 ne sera pas 2021. Et que les entreprises les plus mises à mal auront du mal à s'en sortir. Voilà pourquoi – notamment – Emmanuel Macron a fait le choix, vendredi dernier, de repousser encore un troisième confinement, mortifère pour l'économie.

Au ministère de l'Économie, on prend leur tension presque au jour le jour. Et les constantes des grosses PME et grands groupes ont de quoi alerter les experts du Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri). C'est ici que les plus gros dossiers d'entreprises en détresse – en termes de salariés notamment – sont pris en charge avec un traitement VIP. Audit complet, plan de refinancement, négociations avec les banques et les actionnaires : les rapporteurs du Ciri s'occupent de tout pour éviter la casse. En pleine tempête sanitaire et économique, il est urgent de sauver nos entreprises tricolores les plus pourvoyeuses d'emplois, les plus stratégiques et les plus symboliques.

Et ça marche ! En 2020, malgré un doublement du nombre de dossiers avec la crise, le taux de réussite a grimpé à 95 %. Au total, 54 596 emplois ont été sauvegardés grâce à l'intervention du Ciri. « L'activité récente du Ciri a été bouleversée par la crise sanitaire », peut-on lire dans le rapport d'activité dont nous dévoilons les chiffres. Pour comprendre le travail titanesque réalisé à l'heure du Covid-19, nous avons longuement échangé avec les rapporteurs de ce service de pointe.

Au chevet des entreprises tout au long de l'année, ils racontent la crise à travers cinq belles histoires de sauvetages. Buffalo Grill, Corsair, Degrenne ou encore Solocal et Novares, passés près de la mort, sont aujourd'hui remises sur pied.

De nouveaux actionnaires pour Corsair

Des avions cloués au sol, des réservations à l'arrêt et des actionnaires aux abonnés absents. Courant mars 2020, Pascal de Izaguirre a bien senti que, malgré l'immobilisme du pays, une course de vitesse s'engageait pour la survie de son entreprise. Quelques semaines après le début du confinement, Corsair et ses 1100 salariés étaient en danger de mort imminente. « Quand vous n'avez aucune rentrée d'argent et que vos actionnaires vous lâchent, il ne vous reste plus qu'à en trouver d'autres, raconte le PDG de la compagnie aérienne. Mais en pleines turbulences, ce n'était pas facile. »

Si le nombre de salariés à sauver était un critère pour le Ciri, aider Corsair était aussi pour l’Etat un choix politique et économique./LP/Arnaud Journois
Si le nombre de salariés à sauver était un critère pour le Ciri, aider Corsair était aussi pour l’Etat un choix politique et économique./LP/Arnaud Journois  

Son dossier est arrivé bien vite sur le bureau du Ciri. Et il n'était pas le seul. Pendant le premier confinement, les experts de ce service de pointe ont constaté un véritable déferlement de demandes. 30 nouveaux dossiers sont ainsi arrivés au Ciri entre mars et mai, soit presque autant que pour toute l'année 2019. Et en 2020, 70 entreprises en détresse – représentant 96 144 salariés en France – ont saisi les spécialistes de Bercy. C'est deux fois plus que l'année précédente.

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« Certains dossiers ne sont pas restés très longtemps chez nous, car la plupart des entreprises faisaient face à une crise de liquidités propre à la crise », précise l'un des rapporteurs. Pour Corsair, la situation était un peu plus complexe. « La compagnie aérienne s'est retrouvée dans une impasse de trésorerie et il était urgent de trouver de nouveaux actionnaires », poursuit-il. D'autant que le dossier est sensible. Si le nombre de salariés à sauver est un critère pour le Ciri, aider Corsair est aussi pour l'Etat un choix politique et économique. « Si nous coulions, on risquait d'avoir une situation de duopole sur les Antilles (NDLR : Air France et Air Caraïbes), décrypte Pascal de Izaguirre. Nous soutenir permettait d'assurer une concurrence efficace des prix. »

Le 31 décembre, après des mois épuisants de tractations, le PDG trinque aux bonnes nouvelles : de nouveaux actionnaires ont été trouvés, le groupe TUI – propriétaire des avions – a accepté d'abandonner ou baisser des charges (126 millions d'euros). Et l'Etat a sorti le carnet de chèques : 80 millions d'euros de prêts directs ont été octroyés à la compagnie, avec l'aval de Bruxelles, ainsi que 61 millions d'euros de reports de charges fiscales et sociales.

95% de réussite

Comme toujours, le Ciri a déroulé son arsenal : diagnostic de la société, étude d'un plan de retournement financier avec les partenaires bancaires et les actionnaires, négociations interminables 24 heures sur 24, week-ends et vacances compris pour déboucher sur un accord permettant à l'entreprise de rebondir… dans 95 % des cas !

Le groupe d'arts de la table Degrenne a fait, lui aussi, partie ces derniers mois des belles réussites du Ciri. La fermeture des magasins et l'arrêt des commandes des hôtels, restaurants et compagnies aériennes ont, en mai dernier, mis à genoux l'entreprise fondée en 1948. « Nous avions besoin d'argent, explique Géraldine Hottier Fayon, la présidente. Mais après des années de pertes financières, nous n'avons pas réussi à obtenir un PGE suffisant. La pression du Ciri n'a servi à rien, les banques n'ont pas voulu nous aider », déplore-t-elle. Après des semaines de négociations, la région Normandie revoit son aide à la hausse, idem pour l'actionnaire allemand. Et, in fine, l'Etat injecte 8 millions d'euros d'aides directes pour aider ce symbole du made in France.

Mais n'est-ce pas dangereux de mettre la main aux deniers publics pour sauver, coûte que coûte, ces sociétés ? « Il y a beaucoup d'emplois à la clé, rétorque-t-on dans les couloirs de Bercy. Et, à chaque fois, un plan d'assainissement des comptes est réalisé. On ne donne pas un chèque en blanc. » Chez Corsair par exemple, le sauvetage du Ciri s'est accompagné d'un plan de réductions de coûts drastiques : 200 départs, une baisse des salaires de 10 % et une hausse de la productivité de 10 %.

La dette, un vrai boulet

Mais depuis le début de la crise, le Ciri possède un outil redoutable : le Prêt garanti par l'Etat (PGE). « Il a répondu à des difficultés de trésorerie, et a parfois permis de débloquer des situations délicates », reconnaît-on. Car parfois, les entreprises trop endettées n'ont pas obtenu gain de cause auprès de leur banque pour obtenir le précieux sésame. L'intervention du Ciri est alors essentielle. Exemple avec Novares – sous-traitant de PSA et Renault – noyé sous 400 millions d'euros de dette et donc inaudible face aux banques. Finalement, après des « négociations difficiles », reconnaissent les rapporteurs du Ciri, les 1400 salariés de Novares en France sont sauvés grâce à un écrasement de la dette et un PGE de 71 millions d'euros.

Idem chez Buffalo Grill, dont le dossier est pris en charge courant avril. Avec la fermeture des 360 restaurants, le groupe est pris à la gorge. « Une entreprise de plus de 5000 salariés a besoin de l'accord de Bercy pour obtenir un PGE », explique Jocelyn Olive, le directeur général. Mais impossible pour les pompiers de Bercy de décrocher 65 millions d'euros de prêt garanti sans assainir l'entreprise endettée. Après plusieurs semaines de discussions, l'actionnaire anglo-saxon accepte finalement d'injecter 200 millions d'euros pour racheter la dette.

Avec la fermeture des 360 restaurants, le groupe Buffalo Grill est pris à la gorge (Illustration). LP/Arnaud Journois
Avec la fermeture des 360 restaurants, le groupe Buffalo Grill est pris à la gorge (Illustration). LP/Arnaud Journois  

« Lorsque l'on a un actionnaire étranger, l'intervention du Ciri apporte un poids dans les négociations », assure Olivier Regnard, le directeur financier de Solocal. Fin mars, les anciennes Pages jaunes ont vite eu du plomb dans l'aile. « Dès le premier confinement, nous avons perdu 55 % de nos prises de commandes prévues », glisse-t-il. Et avec une dette de plus de 500 millions d'euros, la survie de l'entreprise et de ses 3000 salariés a vite été un enjeu. Après sept mois de discussions, le Ciri a réussi à mettre la pression sur l'actionnaire anglo-saxon. « S'il ne veut pas tout perdre avec un dépôt de bilan de l'entreprise, il vaut mieux accepter de réorganiser le financement », décrypte un haut fonctionnaire.

Reste à savoir si ces apports de cash seront suffisants pour traverser la tempête. Dans les secteurs où les perspectives de reprise sont floues, on s'inquiète déjà. « Nos 65 millions d'euros de PGE ne nous permettront pas de tenir le choc si les restaurants ne rouvrent qu'en juin ou septembre, craint Jocelyn Olive. Il en faudra un deuxième. Mais nous attendons aussi de nouvelles aides de l'Etat, spécifiques aux grands groupes comme le nôtre qui n'ont pas encore bénéficié de beaucoup de mesures. »