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Covid-19 : avec le télétravail, les quartiers d’affaires se vident

22000 employés de bureau fréquentent normalement chaque jour le quartier Val-de-Seine, au sud de Paris. Avec 70 % de salariés priés de rester chez eux, les tours sont vides et les commerces dépérissent.

 Val-de-Seine à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 25 septembre. Les rues sont désertes et les bureaux vides.
Val-de-Seine à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 25 septembre. Les rues sont désertes et les bureaux vides. LP/Valentin Cebron

Le télétravail est de retour. Il faudra en faire « autant que possible » et « tant que la situation sanitaire l'exigera » dans les zones d'alerte maximale où la situation épidémique est « préoccupante », dont Paris, Marseille et Aix-en-Provence, a martelé ce lundi la ministre du Travail, Élisabeth Borne. Ainsi, selon une communication de l'Agence régionale de santé Ile-de-France ce lundi, 203 foyers de contamination de Covid-19 étaient actifs en région parisienne, dont « 26 % dans le milieu professionnel ».

Alors que le travail à distance avait chuté quatre mois après le déconfinement pour ne plus concerner qu'« un salarié sur dix au mois d'août » selon une estimation du gouvernement, cette proportion va remonter « à 25 % des salariés », calcule l'Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH). Soit, à la louche, plus de 5 millions de salariés.

Microsoft ferme ses bureaux « jusqu'à nouvel ordre »

Et dans les quartiers d'affaires où s'activent principalement des employés de bureau et des cadres, comme celui de Val-de-Seine à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) où nous avons fait une plongée, le niveau de télétravail grimpe même, selon notre décompte, à plus de… 70 %.

Dans les faits, ces quartiers souvent hérissés de tours, qu'il s'agisse de la Part-Dieu à Lyon (Rhône) à l'Arénas à Nice (Alpes-Maritimes) en passant par EuroNantes (Loire-Atlanique) ou encore La Défense en Ile-de-France, n'ont jamais repris une vie totalement normale depuis l'été. Ici et là, certains grands groupes ont devancé les premières alertes du gouvernement pour systématiser le télétravail. Quant aux sociétés qui avaient lancé des plans de retour en septembre, elles font machine arrière, freinées par la dégradation des indicateurs sanitaires et l'obligation du port du masque au bureau. Le paysage du quartier Val-de-Seine est aujourd'hui édifiant : des rues quasi désertes, des milliers de bureaux vides, avec, à l'intérieur, autant d'open spaces à louer, et des commerçants en grande difficulté.

Dans ce coin situé près d'une boucle de la Seine, à la lisière du quinzième arrondissement de Paris et de Boulogne-Billancourt, l'immense majorité des 22 000 employés qui investissaient chaque matin les bureaux de 170 entreprises, dont de nombreux sièges sociaux (Coca Cola, AccorHotels, La Poste, Icade, Microsoft), ont déjà migré chez eux, où ils s'apprêtent à passer l'automne puis l'hiver au chaud. Parfois pour leur plus grand bonheur. Nelly, salariée de la firme pharmaceutique Johnson & Johnson n'était pas revenue sur son lieu de travail « depuis le déconfinement », explique-t-elle. La mine radieuse, la trentenaire originaire de Chartres assure gagner « en efficacité » puisqu'elle s'évite désormais « plus de trois heures de voiture par jour ».

Originaire de Chartres, Nelly assure gagner « en efficacité » puisqu’elle s’évite désormais « plus de trois heures de voiture par jour »./LP/Valentin Cebron
Originaire de Chartres, Nelly assure gagner « en efficacité » puisqu’elle s’évite désormais « plus de trois heures de voiture par jour »./LP/Valentin Cebron  

À Val-de-Seine, la grande secousse a eu lieu une semaine avant les annonces d'Élisabeth Borne, avec la fermeture « jusqu'à nouvel ordre » de l'immeuble abritant le géant de l'informatique Microsoft – un paquebot de 34 500 m2 de verre haut de huit étages en forme de trident amarré au périphérique. Une mesure radicale. « Nous sommes passés au 100 % télétravail, détaille Vincent Segui, le directeur des ressources humaines. Les 150 derniers employés – sur 1800 – qui venaient à tour de rôle depuis le déconfinement sont invités à rester chez eux. »

Covid-19 : avec le télétravail, les quartiers d’affaires se vident

Dont acte. Mais « il faut évaluer les risques psychosociaux pour les salariés qui vivent dans de petites surfaces, avec des enfants », s'inquiète Matthieu Taubert, délégué CGT chez Microsoft, qui demande pour les télétravailleurs « la mise à disposition d'écrans d'ordinateurs, de chaises et de bureaux adaptés ».

Les inconvénients du télétravail

Le manque de place, la solitude, mais aussi la difficulté à séparer vie privée et vie professionnelle semble en effet préoccuper les rares salariés encore présents au cœur de cette place forte du business : seul aux pieds des tours, l'air un peu perdu, Pierre, 32 ans, cadre en finance pour Bouygues immobilier, écrase nerveusement sa cigarette.

Le père de famille a décidé de revenir au bureau dès qu'il le peut, soit maximum trois jours par semaine. « Je suis Parisien avec deux enfants, justifie-t-il. Travailler chez soi est compliqué. Ma femme bosse dans le salon, moi dans la cuisine. » Il faut donc continuer « à s'organiser, bien donner ses disponibilités et venir coûte que coûte. » Le but ? « Maintenir une culture d'entreprise », espère celui dont la voix résonne au beau milieu de coursives dépeuplées.

Un employé fume, seul, sa cigarette sur le balcon d’un bureau à Val-de-Seine./LP/Valentin Cebron
Un employé fume, seul, sa cigarette sur le balcon d’un bureau à Val-de-Seine./LP/Valentin Cebron  

Autre géant à avoir provisoirement abandonné la place : le groupe Accor, locataire de la tour Sequena, un mastodonte haut de 100 m conçu pour accueillir jusqu'à 2720 personnes. Rachetée par le géant de l'hôtellerie en 2015 pour 363 millions d'euros, la tour est inoccupée. « Une grande majorité de nos 1400 employés sont concernés par le travail délocalisé », avance le groupe durement frappé par la pandémie et récemment sorti du CAC 40. Et la situation se répète : le siège d'Eurosport, qui appartient au groupe Discovery Communications, est à 99 % vide depuis des mois.

La ville soucieuse des conséquences pour l'avenir

Chez Coca-Cola, seul la moitié des effectifs est autorisée sur site, avec « un système de rotation, trois jours de télétravail par semaine et la possibilité de moduler ses horaires pour éviter les heures de pointe » dans les transports. Quant à la société de services informatiques Capgemini, elle a renvoyé les deux tiers de ses 2800 salariés chez eux. Bref, « partout ici, le virage a été brutal », décrit Marianne de Battisti, la responsable de la communication du groupe Icade. Situé une rue plus loin, le bâtiment de 9500 m2 du groupe immobilier semble vide.

Les entreprises pouvant réaliser des économies conséquentes en abandonnant leurs bureaux, le télétravail ferait-il peser une menace concrète sur la présence de grandes entreprises dans le quartier d'affaires ? « On surveille la situation de très près, car il y a un impact fort sur tous ces commerces qui vivent grâce à cet environnement », confie Philippe Knusmann, maire adjoint (UDI) d'Issy-les-Moulineaux en charge de l'urbanisme. L'effet domino, conséquence d'un passage massif au télétravail, pourrait même être plus brutal que prévu.

A Val-de-Seine, nombreuses sont les entreprises à avoir élargi le nombre de jours de télétravail de leurs employés./LP/Valentin Cebron
A Val-de-Seine, nombreuses sont les entreprises à avoir élargi le nombre de jours de télétravail de leurs employés./LP/Valentin Cebron  

L'arrivée du nouveau siège de Canal +, qui devait être initialement livré fin 2021, est reportée à 2022 tandis que le nouveau siège d'Orange, une forteresse de 56 000 m2, censée héberger 2850 salariés fin 2021 a déjà pris quatre mois de retard en raison de la pandémie. Autre projet pourrait pâtir du télétravail : la double tour Keiko (69m de hauteur). Porté par le promoteur Sefri-Cima, ce bâtiment est censé accueillir prochainement une grande entreprise française, mais aussi des commerces, des salles de conférences, de fitness et de restauration collective… Autant d'espaces aujourd'hui problématiques.

Le coworking en hausse

Face à cette situation inédite, plusieurs groupes, préfèrent financer un accès aux espaces de travail partagés – le « coworking » proposés notamment par l'entreprise Wojo – l'une des rares à tirer son épingle du jeu. « À Val-de-Seine, notre taux d'occupation est supérieur à 94 % et bien meilleur qu'il y a un an », se réjouit son directeur de la communication, Yoann Jaffré. Dopée par la généralisation du télétravail, la société, qui loue ses bureaux à Paris, Lyon et Bordeaux, 25 euros la journée, a prévu de s'étendre « dans 70 nouvelles villes ».

Les autres gagnants sont les quelque 5000 habitants de Val-de-Seine. « C'est calme et propre grâce à la disparition des employés, des restaurants et des déchets de la junk-food qui terminaient sur le trottoir », se réjouissent plusieurs riverains. Les plus jeunes se félicitent des nouvelles pistes cyclables apparues durant la pandémie. Planche de skate électrique à la main, Alexandre Dogbo Djébé, 32 ans et père de deux enfants, se dit « serein lorsqu'il faut rouler en famille ».

Une « situation historique » que décrit Guylaine Le Roy, une gardienne d'immeuble. Sourire aux lèvres, elle s'extasie devant « la disparition des rats et des corbeaux autour des poubelles », remplacés à la faveur du télétravail par « des rouges-gorges et des mésanges dans les arbres ».