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Covid-19 : après la vague épidémique, la vague des dépôts de bilan ?

Après des mois d’accalmie, la France s’expose dans les semaines à venir à une envolée du nombre de défaillances d’entreprises.

 Dans les semaines ou les mois qui viennent, les défaillances d’entreprises risquent de se multiplier.
Dans les semaines ou les mois qui viennent, les défaillances d’entreprises risquent de se multiplier. LP/Arnaud Journois

C'est l'autre versant de la crise sanitaire, celui que l'on commence à voir poindre et que le gouvernement tente de retarder par tous les moyens : la crise économique et la pluie de défaillances d'entreprises qui pourraient en découler. Depuis le mois de mars, le gouvernement n'a pas hésité à débloquer des moyens hors normes pour contrer les effets d'une économie à l'arrêt.

De nombreuses entreprises françaises sont placées sous assistance respiratoire. Un effort que l'Etat français ne peut se permettre de maintenir ad vitam aeternam. Si l'on demande aux Français d'apprendre à « vivre avec le virus », il en sera inéluctablement de même pour nos entreprises.

Dans les prochaines semaines, ou les prochains mois, les mécanismes d'assistance proposés aux dirigeants perdront peu à peu de leur vigueur ou disparaîtront. Ce mercredi est d'ailleurs une date un peu particulière dans ce processus. Le 13 mars dernier, le gouvernement avait décidé de suspendre l'obligation de demander l'ouverture d'une procédure collective au tribunal de commerce dans les 45 jours suivant la cessation des paiements.

Cette suspension a pris fin le 23 août dernier à minuit. Les entreprises en difficulté qui auraient théoriquement choisi depuis le début du confinement de ne pas demander l'ouverture d'une procédure collective doivent donc le faire aujourd'hui… 45 jours plus tard.

Le calme avant la tempête ?

Cette date, pour autant, reste symbolique. « La plupart des entreprises n'attendent pas 45 jours avant de demander l'ouverture d'une procédure, relève Thierry Millon, directeur des études chez Altares Dun & Bradstreet, spécialiste des restructurations. Lorsqu'elles se savent en cessation de paiements, ce qui n'est pas toujours aisé, en particulier pour les petites structures, elles tentent d'aller le plus vite possible pour avoir une chance de s'en sortir. »

Il n'empêche. Ces derniers mois ont été « anormalement calmes » quant au nombre de procédures collectives déclenchées, à en croire Me Emmanuel Drai, avocat associé au sein du cabinet Simon&Associés. Les chiffres du Conseil national des greffiers confirment le phénomène. Entre mai et la fin juillet, 6037 ouvertures de procédures collectives ont été enregistrées, ce qui représente une baisse de 42,5 % sur un an. « La suspension a joué mais c'est surtout parce que le gouvernement a fait son travail en déployant des aides qui ont soutenu les entreprises », continue Me Drai.

« L'Etat ne peut pas nationaliser toute l'économie »

C'est le moins que l'on puisse dire. Pour permettre aux entreprises de tenir le choc, l'Etat a décidé du report de charges sociales. Il a aussi mis en place le chômage partiel et instauré les Prêts garantis par l'Etat, ou PGE, qui ont permis aux entreprises de gonfler leur trésorerie et de voir venir. Un peu.

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Ces bouées de sauvetage, pour nos spécialistes, ne peuvent à elles seules permettre aux entreprises françaises d'assurer leur avenir. « L'Etat ne peut pas nationaliser toute l'économie, les échéances nous rattraperont d'une façon ou d'une autre, relève Thierry Millon. On va revenir à la vraie vie. Une entreprise devra payer ce qu'elle doit. »

Ces échéances risquent de rapidement arriver. Prenons les prêts garantis par l'Etat. Avec ce levier, les entreprises ont pu faire grossir leur trésorerie. Mais nombre d'entre elles se trouveraient désormais au bord du surendettement. « Emprunter l'équivalent de 20 ou 25 % de son chiffre d'affaires, c'est considérable, encore plus lorsque ces emprunts servent à combler des pertes et non à créer des richesses, note Emmanuel Drai. Les entreprises, à compter du printemps prochain, auront six ans pour rembourser. C'est comme si vous vous retrouviez au chômage, sans indemnité, et que l'on vous demandait de tout rembourser dès que vous retrouvez du travail ». C'est d'autant plus vrai que la plupart des entreprises paient de nouveau des charges sociales et verront la prise en charge du chômage partiel diminuer à compter du mois de novembre.

Mais les entreprises vont se retrouver confrontées à bien d'autres difficultés. La crise du coronavirus a bouleversé les calendriers de bien des dirigeants, confrontés tout à coup au besoin impérieux de transformer leur business model. « Prenez le secteur du retail (NDLR : le commerce de détail), poursuit le conseil. La plupart des entreprises avaient entamé la transformation de leur business model, via la transition numérique, en se donnant quelques années pour y parvenir. Avec le Covid, les modes de consommation sont bouleversés et cette transformation doit se faire tout de suite. Sauf que les entreprises n'ont ni le temps ni l'argent. »

« Des dossiers vont arriver trop tard »

Le crédit inter-entreprises, par le prisme des délais de paiement, risque lui aussi de souffrir alors que les entreprises y ont largement recours pour se financer. « Si vous êtes en difficulté, vous aurez plus de mal à faire crédit à votre client », détaille Me Drai. De quoi, là aussi, accroître encore un peu plus le risque d'assignations devant le tribunal pour obtenir son dû. « Environ 30 % des défaillances sont le résultat d'assignations, abonde Thierry Millon. L'augmentation des rejets de paiement au quatrième trimestre peut entraîner une hausse des assignations ». Et donc des défaillances.

Le directeur des études d'Altares anticipe au prochain trimestre une hausse des liquidations prononcées. Avec la suspension de l'obligation de déclarer une cessation de paiements, une bulle s'est formée autour de nos entreprises et des dirigeants. Par méconnaissance de leurs droits et de l'intérêt même parfois de demander la mise en œuvre rapide d'une procédure collective, certains ont trop tardé. Pour notre spécialiste, la conséquence est encore une fois inévitable : « Les dossiers de certaines entreprises vont arriver trop tard » pour espérer les sauver.

Face à tant de dangers, le gouvernement a décidé de prolonger certains dispositifs d'urgence, afin de permettre aux entreprises en difficulté d'accéder à des procédures de sauvegarde accélérées ou de rendre plus accessibles les procédures de conciliation. « Avec cette mesure, le gouvernement lisse les admissions aux urgences, pointe Emmanuel Drai. Les mesures d'urgence ont permis d'éviter la mise en œuvre de procédures collectives artificielles, uniquement liées à l'arrêt de l'activité du pays. Désormais c'est autre chose. Et quand vous êtes malade, vous êtes malade. »