«Un paradis perdu à jamais» : changement d’ambiance dans les start-up

La convivialité au sein de la French Tech est mise à rude épreuve par la crise sanitaire. Nombre de start-up «sympas» reviennent à un fonctionnement plus classique, où la hiérarchie reprend ses droits.

 Fini les parties de baby-foot et les réunions autour des fûts de bière : les start-up (ici, Station F, à Paris) s’adaptent aux contraintes de la crise. (Illustration)
Fini les parties de baby-foot et les réunions autour des fûts de bière : les start-up (ici, Station F, à Paris) s’adaptent aux contraintes de la crise. (Illustration) Reuters/Christian Hartmann

Fragilisés par la crise et confronté à de nouvelles obligations sanitaires, plusieurs lieux emblématiques de la « start-up nation » ne réinvestiront pas leurs locaux parisiens en cette rentrée. C'est le cas de l'accélérateur The Family, qui a récemment décidé de fermer ses bureaux parisiens de la rue du Petit-Musc (Paris IVe), mais aussi londoniens et berlinois, pour basculer vers un modèle 100 % dématérialisé.

Fini les open spaces avec table de ping-pong, baby-foot, corbeilles de fruits et parfois même des fûts de bières à gogo. « Un paradis perdu à jamais », note Clémentine, 26 ans, employée d'une petite boîte spécialisée dans l'événementiel. Certaines entreprises tentent pourtant de maintenir leur fonctionnement « unique, à la cool », valorisant des rapports « horizontaux entre chefs et salariés ».

Mais, depuis la rentrée, la mission des happiness managers, ces « responsables du bonheur », sorte de RH à la sauce Silicon Valley, est devenue bien compliquée. Ainsi Clémentine préfère rire de « ces goûters 2.0 auquel personne ne participe », tout comme de ces « pauses-café virtuelles, régulièrement snobées puisqu'il ne s'agit pas de boire un café mais de phosphorer à l'heure du déjeuner ».

Privés de smoothies

Récemment, son manager a « osé » demander à l'ensemble des salariés de « s'envoyer une carte postale depuis leur lieu de vacance ». Résultat? « Un flop qui a souligné la désillusion générale », relate-t-elle. Eric (le prénom a été changé), de son côté, n'a pas osé se soustraire au « rugby foulard » proposé début septembre aux salariés de sa start-up parisienne passée au télétravail pour marquer leurs retrouvailles. Selon lui, la mission, délicate, du happiness manager n'est plus « de distribuer des smoothies aux salariés », mais bien de « maintenir un lien entre les équipes dans un contexte de crise générale. »

Depuis le confinement, ces pratiques décalées, symboles d'un modèle entrepreneurial porteur d'espoir et d'optimisme, marquent nettement le pas. « C'est la fin d'un cycle, affirme Pierre-Emmanuel Saint-Esprit, cofondateur de Hello Zack, une start-up qui donne une seconde vie aux produits électroniques. Il faut revenir à du concret, du basique, un mode de management plus vertical. »

C'est la fin de la récré

Ce patron de 27 ans vient de « siffler la fin de la récréation » et de « licencier dix salariés en l'espace de trois mois » Exit les rapports « amicaux » d'autrefois. « Trop de jeunes salariés s'imaginaient qu'ils étaient là pour jouer au ping-pong. Aujourd'hui, leur boulot est de faire en sorte que l'entreprise survive. »

Numa (NDLR : contraction de « numérique » et « humain »), un des principaux accélérateurs de start-up, situé au cœur de « Silicon Sentier » à Paris, avait pris le virage et changé de mode de management avant l'épidémie. Autrefois fort d'un bâtiment de 1500 m2 entièrement dédié au numérique, ce regroupement de différentes structures a discrètement mis fin en 2019 à son programme d'accélération né en 2000 et s'est repositionné dans le domaine de la formation professionnelle.

« Aujourd'hui, nous sommes sur un nouveau cycle, plus exigeant sur la levée de fonds. Il faut assumer le retour du leader, des rapports très descendants », analyse Romain Cochet, le nouveau PDG de Numa, qui insiste sur le « poids des rituels » dans une organisation 100 % en télétravail.

Il organise un rendez-vous hebdomadaire « fort », pour parler « de la société, des contrats et du travail » et propose également des « Lunch and Learn (NDLR : « déjeuner et apprendre » en anglais) à distance et en dehors des moments de pause ». L'état d'esprit convivial des start-up semble bien loin. « Toutes les boîtes ont changé leur mode de fonctionnement, constate ce spécialiste du numérique. Le Covid a resserré les rangs et cette organisation, à l'ancienne, permet de remettre du rythme dans le collectif. »