Ils vivent à plus de 100 km de leur travail : dans la foulée des «navetteurs»

A mi-chemin entre télétravail et nomadisme, de plus en plus de salariés font le choix de la qualité de vie loin des grandes villes tout en conservant leur travail en agglomération.

 Gare Montparnasse, Paris. Des centaines de salariés font parfois plus de 200 km pour rejoindre leur lieu de travail.
Gare Montparnasse, Paris. Des centaines de salariés font parfois plus de 200 km pour rejoindre leur lieu de travail. LP/Valentin Cebron

Il est 8h05 gare Montparnasse, à Paris. Les passagers du TGV en provenance de Tours (Indre-et-Loire) descendent sur le quai n° 4. Tous les styles se croisent, du plus formel au plus détendu.

Parmi eux, Yvan, trottinette électrique à la main. Il fait le trajet depuis 11 ans pour aller travailler. « Je me lève à 6 heures du matin pour attraper le train de 6h54 », expose le responsable d'un service informatique, qui télétravaille deux jours par semaine. « C'est un moyen d'optimiser mon emploi du temps pour accompagner mes enfants à l'école, par exemple, ou faire la grasse matinée », dit-il en souriant.

Un plaisir que ne peut pas s'offrir Harmonie, descendue du train de 9h05. Elle aussi vit à Tours. Cette jeune employée d'un office notarial met une heure et demie porte à porte pour se rendre à son bureau tous les jours. « J'aimerais bien télétravailler à cause des trajets un peu fatigants », admet-elle. Mais son employeur n'a pas encore sauté le pas.

Ces navetteurs, qui vivent parfois à plusieurs centaines de kilomètres de leur lieu de travail, restent minoritaires. Selon un rapport de l'Insee sur « les mobilités professionnelles des individus », publié en juin dernier, environ 3,3 % des Français travaillent dans une région différente de leur lieu de résidence. Cependant, avec la crise sanitaire et le confinement, les aspirations ont changé. Certains veulent vivre dans un cadre plus agréable et le télétravail rend ce rêve possible.

Ils vivent à plus de 100 km de leur travail : dans la foulée des «navetteurs»

Souplesse et confiance

Passer d'un mode de supervision, où la présence dans les locaux est la règle, à une organisation plus souple permettant de travailler d'où l'on souhaite, est cependant une révolution culturelle. Chez Alan, jeune pousse de l'assurance santé, cofondée par Jean-Charles Samuelian-Werve, toute l'organisation a été pensée bien avant le confinement pour s'adapter à ces nouvelles aspirations. « Beaucoup d'entreprises ne regardent pas les résultats de leurs collaborateurs, mais le temps passé par eux pour les atteindre », juge l'entrepreneur qui a voulu adopter un autre état d'esprit.

« Tout le monde a des attentes et des contraintes différentes. Certains ont besoin de venir au bureau, d'autres juste de calme ou de verdure. En fait, peu importe l'endroit, on veut simplement des équipes en mesure de résoudre les problèmes », explique le dirigeant de la start-up parisienne.

« On ne veut pas recruter des gens pour leur dire quoi faire mais pour qu'ils nous disent quoi faire », argue-t-il pour justifier la souplesse et la confiance que l'entreprise accorde à ses 230 salariés.

« Le point central, c'est la confiance. Sinon ça ne marche pas », confirme Thomas Bannelier, responsable des réseaux sociaux pour la plate-forme de recrutement en ligne Welcome to the Jungle. Lui a choisi de vivre à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques) il y a trois ans. « Je ne suis jugé que sur la réussite de mes objectifs », insiste-t-il.

Premier télétravailleur de l'entreprise, il a été suivi depuis par une trentaine d'autres. « C'est une culture qui implique des procédés de communication bien rodés et partagés : agenda, système de documentation, archivage », explique-t-il.

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« J'ai de vrais horaires de boulot »

Cette culture repose aussi sur d'autres règles pour structurer le fonctionnement. « Tout le travail se fait de façon asynchrone. On ne tient aucune réunion et tous les échanges se font par écrit via le logiciel Slack », détaille Marie Dehayes, employée d'Alan et installée à Bordeaux (Gironde). « On a rationalisé le nombre de réunions que l'on remplace par de la documentation écrite », explique de son côté Thomas Bannelier.

La question de la cohésion est un autre élément déterminant. Ainsi, chez Madeformed, une medtech de huit personnes, toutes en télétravail, la consigne est que tout le monde se retrouve à Paris une semaine par mois. « On loue un appartement pour les non-parisiens », dévoile le cofondateur, Thomas Plain. « On forme une tribu pendant cette période », souligne-t-il.

« Je n'ai aucune obligation contractuelle mais la règle tacite avec mon employeur est de venir une fois par mois à Paris », raconte Thomas Bannelier. Un budget train indolore pour ce dernier car intégralement pris en charge, de même que le loyer de 200 euros par mois que coûte l'espace de coworking où il se trouve tous les jours. « Au début, je travaillais chez moi mais c'était dur », poursuit-il. Maintenant, son bureau est à 15 minutes à pieds.

« Dans certaines entreprises où je suis passée auparavant, travailler à distance était possible mais finalement assez mal vu », constate Marie Dehayes. « Moi, je défends cette forme de travail, affirme de son côté le Biarrot. Je veux montrer que c'est sérieux. J'ai de vrais horaires de boulot, ne serait-ce que pour se coordonner avec mes collègues », explique-t-il.

Il est persuadé que pour faire tomber les résistances et généraliser cette culture, il faut de la discipline. Aller à la poste en plein après-midi oui. Pour le surf, c'est non.

Trajet domicile-travail : les salariés privilégient le train

Certains prennent le métro tous les jours pour aller au bureau, d’autres le TGV. Rennes, Vannes, Bordeaux… Depuis l’été 2017, ces villes ont vite vu dans le lancement des lignes à grande vitesse (LGV) un argument d’attractivité, à la fois pour les particuliers et les entreprises. « Passez à l’Ouest », vantait la région Bretagne dans une campagne de pub sortie à l’époque. Sur l’ensemble de ces gares, la nouvelle donne a permis de gagner 50 minutes en moyenne pour rallier la capitale.

Il faut désormais 1h30 pour rejoindre Rennes depuis la gare Montparnasse, entre 2h15 et 2h45 pour Bordeaux. D’autres villes, comme Lyon ou Lille, sont également accessibles à moins de 2 heures de TGV.

La SNCF estime le nombre de ces navetteurs à 8000. Lille et Reims ressortent comme leurs principales destinations. Pour raccourcir encore les temps de parcours de ces voyageurs professionnels, des lignes comme Paris-Le Mans ou Paris-Tours circulent quasiment toutes sur ligne à grande vitesse, avec des départs au moins toutes les heures.

Côté budget, la compagnie ferroviaire multiplie les offres selon la fréquence, la destination, le besoin de flexibilité, etc. Malgré tout, la facture mensuelle de ces trajets réguliers en TGV peut assez vite grimper. Par exemple, si on paye au préalable le forfait Liberté, modifiable sans frais (à 399 euros l’abonnement annuel, hors promotion), un aller-retour quotidien Paris-Lille aux heures de bureau classiques revient à 70 euros.

Une enveloppe conséquente que le salarié partage avec l’employeur puisque la moitié des frais de transport sont obligatoirement réglés par l’entreprise. Il doit pour cela justifier d’un abonnement à un service de transports publics pour aller de sa résidence habituelle à son lieu de travail. Quand il s’agit du TGV, le remboursement se base sur les tarifs seconde classe.

Par « logique d’équité territoriale », la SNCF aligne sa tarification sur la dégressivité : plus la distance est éloignée, moins le prix rapporté au km est important. La compagnie assure que « le TGV est donc plus compétitif que la voiture, tant en temps de parcours qu’en termes de prix ».

Tout autre moyen de locomotion, comme un véhicule personnel, n’a pas à être financé par l’employeur, à moins qu’il rentre dans le cadre du forfait mobilité durable (NDLR : covoiturage, frais de carburant d’un véhicule électrique…), exonéré de charges, qui peut être versé par celui-ci dans la limite de 400 euros par an et par salarié.