Duralex, la dure loi du marché

Placée en redressement judiciaire, Duralex, une des marques les plus connues des Français, joue son avenir cette semaine alors que le tribunal de commerce d’Orléans (Loiret) étudie les offres de reprise et qu’un autre groupe revendique la paternité de l’entreprise.

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 Le célèbre verre Gigogne de Duralex. La marque est implantée à La Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret) depuis plus de 75 ans.
Le célèbre verre Gigogne de Duralex. La marque est implantée à La Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret) depuis plus de 75 ans. LP/Arnaud Journois

A La Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret), le sort de Duralex, placé en redressement judiciaire en septembre, ne laisse personne indifférent. « Ici, tout le monde connaît quelqu'un qui y a travaillé, un grand-père, un oncle, un voisin… », raconte Frédéric Morin-Payé, directeur commercial et marketing de cette entreprise dont les célèbres verres - le Gigogne et le Picardie notamment — sont toujours les stars des déjeuners à la cantine.

Installée dans cette commune de 10 000 habitants de la banlieue d'Orléans depuis plus de 75 ans, la verrerie a longtemps été l'un des joyaux de la région, notamment dans les années 1970 sous la direction de Saint-Gobain, lorsque plus d'un millier d'ouvriers faisaient tourner cette usine aux allures de brasier. Aujourd'hui, même si elle n'emploie plus que 248 personnes, « le lien reste fort, elle fait partie de notre patrimoine, local, mais aussi national », souligne la maire de la commune, Valérie Barthe Cheneau, attachée, comme ses administrés, à ce « savoir-faire français » célèbre dans le monde entier pour sa vaisselle en verre trempé réputée incassable.

Pyrex est l'offre jugée la plus « rassurante »

S'ils se disent « attentifs » à la situation, les quelques habitants de la Chapelle croisés mardi devant une boulangerie se montrent toutefois confiants. Il faut dire qu'ils sont désormais habitués aux soubresauts de cette entreprise qui a déjà connu un dépôt de bilan en 2004, une liquidation judiciaire en 2008 et donc un redressement judiciaire aujourd'hui.

Alors que les offres de reprise doivent être étudiées ce vendredi par le tribunal de commerce d'Orléans, certains croient même déjà savoir qui sera le futur repreneur : « C'est Pyrex, vous verrez », déclare René, un ancien fonctionnaire, tout juste à la retraite, se réjouissant à l'avance à cette idée.

L’usine Duralex n’emploie plus que 248 personnes. Les offres de reprise doivent être étudiées ce vendredi par le tribunal de commerce d’Orléans./LP/Arnaud Journois
L’usine Duralex n’emploie plus que 248 personnes. Les offres de reprise doivent être étudiées ce vendredi par le tribunal de commerce d’Orléans./LP/Arnaud Journois  

Contrôlée par le fonds d'investissement européen Kartesia, la maison mère de Pyrex, « International Cookware Holding » dont le chiffre d'affaires est de 100 millions d'euros (contre une vingtaine de millions d'euros pour Duralex) est en effet l'un des trois candidats à la reprise. Cette société, installée à Châteauroux (Indre), à une heure et demie de là, prévoit notamment d'y injecter 12 millions d'euros dès cette année, pas loin de 20 millions supplémentaires d'ici 2024 (certains évoquent le chiffre de 17 millions), tout en conservant l'ensemble des salariés. Les actuels dirigeants de Duralex, André et Antoine Ioannides, se sont aussi positionnés sur le dossier comme le permet une ordonnance gouvernementale datant de mai 2020. Mais, même s'ils ont prévu de garder tous les emplois, ils n'apporteraient que « trop peu de garanties financières », assure Pascal Colichet, le délégué CGT qui balaie aussi d'un revers de main la troisième offre, peu détaillée mais « qui ne reprendrait que peu d'employés. »

« L'offre de Pyrex est la meilleure », dit-il. Elle est aussi jugée « rassurante » par la maire de la ville. Cela fait d'ailleurs deux ans maintenant que ce spécialiste du « verre pressé borosilicate », marque centenaire dont Saint-Gobain a aussi été actionnaire, lorgne sur Duralex. Pyrex avait même formulé une offre de rachat en juin dernier finalement refusée par Antoine Ioannides qui, dans sa recherche d'un repreneur alors que les dettes s'accumulaient, avait préféré discuter avec un autre groupe de quatre investisseurs dont l'industriel Pierre Riou, fondateur de l'entreprise Riou Glass.

Une entreprise revendique avoir racheté Duralex en août

Et c'est là que l'histoire se complique - ou devient cocasse selon - car ce même groupe qui est devenu depuis la « Compagnie française du verre » revendique désormais… la paternité de Duralex. « Nous avions signé un accord de vente le 18 août que nous avons confirmé un mois plus tard après avoir levé toutes les clauses suspensives. Ce qui fait donc de nous les propriétaires. Sauf que quelques jours plus tard (le 24 septembre), monsieur Ioannides a placé l'entreprise en redressement judiciaire sans nous prévenir », raconte Alexandre Almajeanu, l'un des investisseurs, joint par nos soins. La Compagnie qui a travaillé sur un « plan de continuation » entend désormais « plaider » sa cause lors d'une audience devant le tribunal de commerce d'Orléans prévue ce jeudi 21 janvier, soit la veille de l'étude des offres de reprise par cette même instance !

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Si l'élu CGT affirme n'avoir eu aucune communication officielle à propos de ce changement d'actionnaires « comme l'exige la loi dans une pareille situation », cet imbroglio ne fait que se rajouter à la longue liste de difficultés rencontrées par Duralex ces dernières années sous le règne d'Antoine Ioannides, son PDG, aux manettes depuis 2008.

La vaisselle incassable de Duralex./LP/Arnaud Journois
La vaisselle incassable de Duralex./LP/Arnaud Journois  

Une partie de ses malheurs vient de cet « accident industriel » qui a ébranlé la société en 2017. Alors que l'entreprise vient d'investir 8 millions d'euros dans un nouveau four, un problème avec une pièce annexe, le « racleur », empêche l'usine de fonctionner à plein régime pendant plusieurs mois. « Cela nous a fortement pénalisés, provoquant des problèmes de trésorerie », confirme aussi Frédéric Morin-Payé, le directeur commercial et marketing.

Des erreurs stratégiques et un manque d'investissement

Mais aux dires d'autres observateurs avisés du dossier, « le racleur a bon dos. La situation était déjà bien fragile à ce moment-là. » Pascal Colichet, le délégué syndical opine et pointe ainsi du doigt « les erreurs stratégiques de l'équipe dirigeante », notamment « un réseau commercial insuffisant » et la « perte de marchés importants » : « En dix ans, même si le chiffre d'affaires a doublé, l'entreprise n'a été bénéficiaire que deux fois et a surtout accumulé les dettes. C'est plus de 40 millions d'euros aujourd'hui », assure-t-il. Résultat : les investissements nécessaires pour moderniser l'outil de production ont manqué cruellement : « L'usine ? On se croirait presque dans un roman de Zola », plaisante un proche du dossier. La crise sanitaire, avec des débouchés bien moindres à l'exportation (qui représente 80 % des ventes de l'entreprise) n'a fait qu'enfoncer le clou.

1986, année difficile où Saint-Gobain «avait fait partir, presque du jour au lendemain, 400 salarié » de Duralex./LP/Arnaud Journois
1986, année difficile où Saint-Gobain «avait fait partir, presque du jour au lendemain, 400 salarié » de Duralex./LP/Arnaud Journois  

La situation est telle qu'au final, la perspective de l'arrivée d'un nouveau repreneur - et d'argent frais donc — est presque vécue comme un soulagement pour certains des salariés. « Je vois cette reprise comme un renouveau », sourit Nicolas, chef de produits au service marketing et dont le père et le grand-père ont fait toute leur carrière chez Duralex.

Manuel de Carvalho, responsable qualité qui a débuté dans l'usine avec « un balai et une pelle », à l'âge de 19 ans, se dit aussi « serein » : « J'en ai vécu des choses ici en bientôt 40 ans », soupire-t-il en racontant notamment cette « difficile » année 1986 où Saint-Gobain « avait fait partir, presque du jour au lendemain, 400 salariés ». Mais malgré tous les changements de propriétaire - ce sera son sixième —, il n'a jamais perdu espoir tant cette entreprise semble à l'image de sa vaisselle, incassable : « Notre savoir-faire est unique. Et ça personne ne peut le faire disparaître. »