Boom des livraisons de repas : des soirées dans la peau d’un coursier Uber Eats

Jamais les Français n’avaient commandé autant de repas livrés chez soi que depuis l’instauration du couvre-feu. A quoi ressemblent les soirées des coursiers à la nuit tombée ? Pour le savoir, notre reporter s’est fait embaucher par Uber Eats. Récit.

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 A l’heure où le couvre-feu dope la livraison de repas à domicile, nous avons enfilé la tenue Uber Eats pour deux soirées.
A l’heure où le couvre-feu dope la livraison de repas à domicile, nous avons enfilé la tenue Uber Eats pour deux soirées. LP/Arnaud Journois

Tuniques turquoise (Deliveroo), bleues (Stuart), jaunes (Glovo) ou orange (Just Eat)… Après 18 heures et le début du couvre-feu, ils sont de plus en plus nombreux, sac isotherme sur le dos, à déferler dans les rues quasi désertes des villes pour assurer la livraison de repas à domicile. Toutes plates-formes confondues, les syndicats du secteur estiment que plus de 50 000 coursiers sont désormais actifs dans le pays. En pleine crise sanitaire du Covid-19, ils sont devenus la courroie indispensable entre des restaurants aux salles désespérément vides et les consommateurs cloîtrés chez eux.

Qui sont-ils ? Quel est leur quotidien ? Celui de leurs clients ? Pour le comprendre, nous avons enfilé la volumineuse tenue Uber Eats pour deux soirées, sans en informer au préalable le géant américain. L'entreprise, que nous avons contactée par la suite, revendique 40 000 livreurs indépendants. Nous avons également tenté notre chance chez Deliveroo, mais c'est la filiale d'Uber qui a validé le plus rapidement notre dossier.

La société vérifie que le candidat a bien créé une microentreprise (les livreurs ne sont pas salariés, mais à leur compte, sauf dans de rares structures) et qu'il présente un extrait de casier judiciaire vierge. Premier enseignement : avant de gagner de l'argent, il faut commencer par en dépenser : 70 euros pour un sac isotherme flambant neuf, même si certains modèles peuvent être validés, comme celui de Picard, en vogue dans cette communauté composée à 95 % d'hommes.

Il est 18h30, on démarre notre appli qui sonne presque immédiatement. Casque fluo, vélo six vitesses et sous-vêtements de sport, nous voilà lancé./LP/Arnaud Journois
Il est 18h30, on démarre notre appli qui sonne presque immédiatement. Casque fluo, vélo six vitesses et sous-vêtements de sport, nous voilà lancé./LP/Arnaud Journois  

Quand on appuie sur le bouton « GO » pour passer en ligne au pied du siège du Parisien - Aujourd'hui en France, dans le XVe arrondissement de Paris, jeudi 18 février vers 18h30, notre application sonne presque immédiatement, affiche un montant et une distance à parcourir pour livrer deux repas. Commandes acceptées. Casque fluo, vélo six vitesses et sous-vêtements de sport, nous voilà lancé.

« Il faut vérifier le contenu ! » sourit la vendeuse d'Okito, un établissement japonais, en désignant l'étiquette agrafée sur le sac en carton. Vingt minutes plus tard, guidé par le smartphone sanglé à notre poignet, les deux sacs sont déposés et le compteur se débloque sur l'application : 6,30 euros. Ce montant est calculé à partir de la prise en charge (1,90 euro), du dépôt (0,95 euro par client) et de la distance (0,81 euro par km).

«Avec le couvre-feu, je gagne environ 70 euros par soir»

Au fil de la session, le total en haut de l'écran grimpe. Addictif au point de devenir l'obsession permanente des soutiers de la route. Comme les bonus liés à la rentabilité que nous découvrirons un peu plus tard. Ce combo pousse à toutes les imprudences : feux rouges brûlés, passages sur les trottoirs… Et les vidéos de prévention proposées par la plate-forme n'y changent pas grand-chose.

« Avec le couvre-feu, je gagne environ 70 euros dans la soirée, contre environ 40 en temps normal, explique Benoni, lui aussi aux couleurs d'Uber Eats, en attente devant le McDo d'Alésia, dans le sud de Paris. Il n'y a personne sur la route, et beaucoup de commandes. » Le lycéen, casquette PSG et regard franc, n'entend pas troquer son VTT contre un modèle électrique ou un scooter, l'ascension classique dans la profession : « Je ne compte pas faire ça longtemps. Je vis chez mes parents. Je gagne 300 euros par mois quand je fais les soirées ou 1300 euros à plein temps. C'est flexible, c'est bien pour moi. Avec cet apport, je veux lancer des business dans l'e-commerce. »

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Ce gamin de Savigny-sur-Orge (Essonne) a les mollets de ses ambitions, comme en témoigne sa journée record pour la Saint-Valentin : « 156 euros récoltés entre 12 heures et 19 heures et 100 km parcourus ». Pour les « permanents », le job est plutôt synonyme de « galère », le premier terme employé par Ahmed (le prénom a été modifié), la trentaine, qui roule à vélo électrique pour Stuart : « Je travaille depuis 10h30 ce matin et j'en suis à 39 euros (NDLR : vers 20 heures). Je bosse aussi dans une pizzeria, mais pas à plein temps. Je suis arrivé du bled il y a deux ans. Il pleut, il fait froid, on attend… Regardez autour de vous, il n'y a que des migrants. »

«Ils sont un peu invisibles, malheureusement»

Un prestataire de Deliveroo s'excuse : « Je viens du Sahara occidental, je ne parle pas français. » Il explique gagner tout juste « 50 euros par jour, sans compter les frais du scooter ». Certaines plates-formes vérifient le niveau de langue de leurs petites mains, mais de nombreux contournement existent (prêt de compte, location…). Uber Eats nous indique pourtant qu'une enquête menée par Ipsos chez ses livreurs fait apparaître un « taux de satisfaction de 78 % », tout en précisant que « 70 % des livreurs utilisent la firme en complément d'une activité ou d'un revenu déjà existant. »

A quelques rues, devant Woodiz Pizza, l'ambiance est détendue. Le patron remplit notre bouteille d'eau. L'accueil des clients est tout aussi courtois. Mention spéciale à ce jeune homme qui nous offre vendredi une bombe anticrevaison, après quelques trottoirs escaladés avec un peu trop de fougue, entre Bastille et la porte de Charenton. « J'ai descendu les quatre étages, parce que ça vous évite de monter et ça me fait déculpabiliser pour la pizza, s'amuse Céline, la cliente de Woodiz. On ne commande qu'une fois par mois, un peu plus depuis le couvre-feu, quand on n'a pas le temps de faire les courses. »

L’accueil des clients, dont beaucoup confient commander davantage depuis le couvre-feu, est courtois./LP/Arnaud Journois
L’accueil des clients, dont beaucoup confient commander davantage depuis le couvre-feu, est courtois./LP/Arnaud Journois  

« En principe, j'essayais d'aller au moins à pied jusqu'au McDo au bout de la rue, mais là on ne peut plus sortir, grimace Ben, dans le XVe. On ne parle pas beaucoup avec les livreurs. Ils sont un peu invisibles, malheureusement. » Au bout de notre dernière course de la soirée, du Madama, un restaurant japonais de Montparnasse jusqu'aux ors des Invalides, Raphaël, étudiant de 19 ans, avoue sur le palier du 4e étage (sans ascenseur) qu'il « n'est pas fan d'Uber et n'aimerait pas faire ce job » : « C'est compliqué, surtout en hiver, avec de la concurrence. Et en plus, c'est mal payé. »

«C'est la fête du coronavirus ici»

Rouler dans Paris en cette période, c'est aussi prendre le pouls d'une cité engourdie, lorsque le flot des travailleurs se tarit. La précarité des coursiers croise alors la misère de sans-abri qui s'alignent lors d'une distribution alimentaire ou débattent devant un Burger King du meilleur discours pour faire la manche. Quelques fenêtres entrebâillées trahissent ici ou là une soirée contrevenant aux contraintes du moment.

A 22 heures, la ville s'éteint, même pour les escargots à deux roues. L'appli tourne dans le vide pendant 1h30 de maraude inutile entre la place de Clichy à la porte de Clignancourt, après avoir enfilé un pantalon imperméable pour combattre une pluie glaçante. La préfecture de police a instauré une interdiction de livraison afin de lutter contre le Covid et les nuisances sonores qui exaspèrent les riverains. On ne savait pas. On trouve une parfaite illustration de la gêne occasionnée par l'activité de livraison le lendemain, en proche banlieue, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), devant une cuisine collective dont se servent plusieurs restaurants. Un vigile s'agite pour éviter que la marée de deux-roues ne s'étale trop devant chez les voisins.

« C'est la fête du coronavirus ici », lance un livreur casqué, parmi la trentaine qui jouent des coudes devant le comptoir vitré. Vingt minutes d'attente, auxquelles s'ajoute une demi-heure perdue à quelques rues de là, à Vincennes (Val-de-Marne). « C'est ton premier week-end ? Ne prends pas les McDo, c'est la m… ! confie un collègue à la silhouette sportive, pendant que le passage d'un véhicule de police banalisé accusé de mettre des amendes aux scooters mal garés ajoute à la nervosité. Aujourd'hui, il y a le bonus à partir de huit courses. C'est ce qui fait que mes revenus varient autant d'une soirée à l'autre, de 30 à 80 euros… »

Bilan du deuxième soir : après 4h40 et 39,5 km parcourus, retour au point de départ compris, notre pactole s’élève à 45,28 euros,/DR
Bilan du deuxième soir : après 4h40 et 39,5 km parcourus, retour au point de départ compris, notre pactole s’élève à 45,28 euros,/DR  

Ce contretemps ainsi que la première heure à naviguer les yeux rivés sur un téléphone désespérément muet nous mettent hors délais pour la prime de 10 euros escomptée. L'appli s'anime une dernière fois pour une longue course : 10 km de Saint-Mandé (Val-de-Marne) jusqu'au nord de la capitale, chargé de burgers dégoulinant de fromage. Les cuisses cisaillées, c'est l'heure du bilan, à 22h30, au terme d'un coup de feu réalisé sans la moindre pause volontaire. La veille, nous avions engrangé 23 euros pour cinq courses en travaillant en pointillé. Cette fois, après 4h40 et 39,5 km parcourus, retour au point de départ compris, notre pactole s'élève à 45,28 euros, dont 5,08 euros de pourboires, auxquels il faudra retrancher 22 % d'impôts. A peine le smic horaire, une touche d'aventure, les courbatures et les dangers de la route en prime.