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Bière trappiste de Westvleteren : les moines contre les escrocs

Elue meilleure bière du monde, la bière trappiste Saint-Sixte de Westvleteren (Belgique) est très convoitée. Au point que les moines cisterciens ont été contraints de faire appel aux dernières technologies pour protéger leur divin nectar du marché noir.

 La bière de Westvleteren fait partie des six bières belges, sur 14 au total, à avoir le label de l’Association internationale trappiste.
La bière de Westvleteren fait partie des six bières belges, sur 14 au total, à avoir le label de l’Association internationale trappiste. Westvleteren/Isadora/Leemage/DR

En ce lundi après-midi à Westvleteren, petit village belge de Flandre-Occidentale, une longue file de voitures s'étire jusque sur la route. Les habitants les doublent, sans une once d'étonnement ni même un coup de klaxon agacé. C'est que la même scène se reproduit inlassablement, cinq jours par semaine, devant l'abbaye Saint-Sixte.

Chacun derrière leur volant, des clients du monde entier patientent pour retirer leur bière. Mais pas n'importe laquelle. La bière trappiste Westvleteren 12 serait tout simplement « la meilleure bière du monde », d'après le site américain de référence Ratebeer.com, qui compile chaque année un million de dégustations d'amateurs de bières issues de 22 000 brasseries dans le monde. Et les rares années depuis 2005 où la belge ambrée s'est fait détrôner par une suédoise ou une américaine, elle arrivait juste derrière.

Problème, la production des moines de l'abbaye de Saint-Sixte est extrêmement faible : à peine 6 000 hectolitres par an. Un petit Poucet dans le monde du houblon. Sans même comparer avec les mastodontes Heineken ou Carlsberg qui inondent tous les hypermarchés de la planète, la Westvleteren est déjà trente fois plus petite que sa sœur trappiste de Chimay et ses 200 000 hectolitres annuels.

« Les moines sont dix-neuf et ils observent des temps de prière, explique Jos Vermeulen, un des volontaires laïcs de l'abbaye. La production doit s'insérer dans le calendrier monastique. Elle ne peut pas être augmentée. »

Depuis son sacre, la Westvleteren est si convoitée qu'elle est devenue la cible de spéculation et l'objet de reventes au marché noir. Des particuliers, des bars, des cavistes et même une chaîne de supermarchés néerlandaise ont profité de la demande et de son modeste prix d'achat à l'abbaye (entre 1,50 euro et 2,55 euros la bouteille de 33 cl) pour faire d'incroyables culbutes. Même si la revente est interdite, un casier de 24 bouteilles a ainsi pu être vu sur eBay à 559,39 euros ou un seul flacon à Dubaï à 300 euros.

Westvleteren (Belgique), le 26 octobre. Les moines de l’abbaye de Saint-Sixte produisent à peine 6 000 hectolitres par an. /LP/Olivier Arandel
Westvleteren (Belgique), le 26 octobre. Les moines de l’abbaye de Saint-Sixte produisent à peine 6 000 hectolitres par an. /LP/Olivier Arandel  

Adoubé par Ratebeer, un brasseur classique aurait sûrement augmenté ses prix. Mais pas ces moines cisterciens de la stricte obédience, cloîtrés dans la forêt de Westvleteren depuis 1831 et produisant de la bière de façon artisanale depuis 1839. Conformément à la règle de Saint-Benoît, ces religieux en tunique blanche et scapulaire noir vivent du travail de leurs mains. Et ils prient.

Un site Internet sécurisé pour limiter le marché noir

« Le but, ce n'est pas de faire du profit mais de vendre la bière au bon prix afin de subvenir à leurs besoins et de soutenir leurs œuvres de charité. Ils aident l'école locale et des actions en Afrique », souligne Jos Vermeulen. En 2019, cet affable retraité, qui a travaillé dans une entreprise spécialisée dans l'équipement des brasseries, a donc été chargé d'une importante mission : piloter un projet technologique capable de mettre un coup d'arrêt au marché noir et d'empêcher les escrocs de s'engraisser sur le dos des moines.

« Jusque-là, les commandes se faisaient par téléphone, le paiement pouvait s'effectuer en espèces sur place, détaille Jos Vermeulen. Nous avons lancé un site Internet d'e-commerce et travaillé sur un système qui permet un paiement entièrement dématérialisé et qui limite la fraude. » Pour ce faire, la minuscule communauté religieuse s'est adjoint les services d'un géant mondial des terminaux de paiements et des transactions financières dématérialisées : Ingenico. Coté en Bourse, le groupe français emploie 8 000 personnes dans 170 pays et a pour clients McDonald's, Apple, Accor ou encore Google.

« Nous accompagnons plus de 1 000 banques et 300 000 marchands dans des secteurs extrêmement diversifiés : vêtements, meubles, hôtels, parkings, consulting, grande distribution, petits commerces… Mais des moines, c'était une première », relève, amusée, Violaine Rigaut, directrice commerciale chez Ingenico Group. Ses équipes belges ont travaillé plusieurs mois pour mettre en place un système ingénieux et équitable de vente en ligne.

Avant tout achat, il faut créer un compte personnel. Rentrer son nom, son adresse et sa date de naissance mais aussi sa plaque d'immatriculation. Les ventes sont organisées sur Internet deux mercredis par mois. Seuls les acheteurs préalablement enregistrés peuvent se connecter.

Trois mois minimum entre deux achats

Classés au sein d'une file d'attente virtuelle, les clients ont alors deux heures et trente minutes chrono pour tenter de décrocher l'une des précieuses caisses de bière. Leur nombre dépend de la production monastique du moment. Une fois l'achat validé, la transaction sera sécurisée par l'envoi d'un code à chiffres sur le téléphone portable puis d'un code QR, que l'acheteur devra présenter lors du retrait. Ce dernier s'opère exclusivement à l'abbaye, dans les quinze jours suivants.

« Nos algorithmes vérifient l'identité, la voiture, la carte bleue, l'adresse IP et tout un tas d'éléments afin de bloquer les fraudeurs », note Violaine Rigaut. « Ce système permet de réserver les achats aux particuliers. Quelqu'un qui n'a jamais eu la chance d'acheter de la Westvleteren sera prioritaire, se félicite Jos Vermeulen. Et celui qui en a déjà acquis devra attendre au moins trois mois avant de pouvoir s'insérer à nouveau dans la file d'attente d'une vente en ligne. »

Mais il faut encore avoir la foi pour décrocher le précieux nectar. Avec 80 000 comptes clients créés depuis l'ouverture du site Trappistwestvleteren.be, en provenance de 44 pays (dont le Canada, le Brésil, Hongkong, l'Argentine ou la Finlande) il a déjà fallu des mois pour satisfaire les premières demandes. Et le confinement a encore fait grandir l'envie et… l'attente.

Westvleteren (Belgique), le 26 octobre. Un mini-feu rouge, autorisant l’accès à l’auvent des retraits. /LP/Olivier Arandel
Westvleteren (Belgique), le 26 octobre. Un mini-feu rouge, autorisant l’accès à l’auvent des retraits. /LP/Olivier Arandel  

« Cela fait plus de deux mois que j'essaie d'en acheter, je me suis connecté deux heures toutes les deux semaines et j'y suis parvenu mercredi ! » se réjouit Frederik, 50 ans, dans la file de voitures. Il est d'autant plus enthousiaste que son monospace approche du mini-feu rouge final autorisant l'accès à l'auvent des retraits. Ce commercial a parcouru 130 km depuis Bruxelles pour venir chercher la célèbre Westvleteren 12. « Mais cette bière vaut vraiment la peine qu'on se donne pour l'avoir », estime ce grand amateur. La 12, c'est ma préférée, elle est absolument délicieuse. Mais la 8 et la blonde sont aussi très très bonnes. »

Plaque d'immatriculation et code QR

Frederik roule encore quelques mètres dans les graviers et c'est son tour, après une demi-heure de queue. Il sort de son coffre les cinq casiers de bois consignés. Protégés par une vitre en Plexiglas à cause du Covid, deux bénévoles vérifient que sa commande, sa plaque d'immatriculation et son code QR sont conformes. Frederik peut repartir, heureux, avec trois casiers de 24 bouteilles pleins. C'est la commande maximum.

Westvleteren (Belgique), le 26 octobre. Johan vient depuis qu’il est enfant… une époque où « il n’y avait pas de réservations ». /LP/Olivier Arandel
Westvleteren (Belgique), le 26 octobre. Johan vient depuis qu’il est enfant… une époque où « il n’y avait pas de réservations ». /LP/Olivier Arandel  

« J'avais déjà bu de la Westvleteren une fois. On m'avait offert un petit paquet-cadeau, se souvient Michel, un autre client du jour. C'est vraiment la meilleure bière du monde ! » L'homme de 52 ans a spécialement posé un jour de congé pour venir de Louvain, à 180 km.

Derrière lui, dans une Dacia Sandero rouge, Johan a aussi le sourire. « Il y a toujours la queue mais c'est mieux maintenant », note, en habitué, le retraité de 65 ans, venu avec son frère, sa fille et son chien depuis Gand, à 90 km. « La première fois que je suis venu chercher de la bière ici, je devais avoir 13 ans, se souvient Johan, avec un adorable accent flamand. Je venais avec mon père, il n'y avait pas de réservations. Les achats se faisaient alors à l'intérieur de l'abbaye, derrière le grand portail en bois. Ma mère n'avait pas le droit de rentrer parce que c'était une femme… »

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé.

Il ne reste plus que douze bières trappistes

Aujourd’hui, il existe 14 abbayes trappistes dans le monde. Leurs bières sont labellisées Authentic Trappist Product (ATP) par l’Association internationale trappiste. La Belgique fait référence en la matière puisqu’elle en compte à elle seule six : Achel, Chimay, Orval, Rochefort, Westmalle et Westvleteren. Les autres sont la Trappe (Koningshoeven) et Zundert aux Pays-Bas, Engelszell en Autriche, Spencer aux Etats-Unis, Cardena en Espagne, Mont des Cats en France, Tre Fontane en Italie et Tynt Meadow en Angleterre.

Pour qu’une bière soit considérée comme trappiste, elle doit respecter trois conditions : être brassée au sein d’une abbaye de l’ordre cistercien de stricte observance, par les moines (ou au moins sous la supervision de ceux-ci) et, enfin, les bénéfices doivent être utilisés pour les besoins de la communauté monastique ainsi que pour des œuvres caritatives ou sociales.

Les autres bières s’inspirant des caractéristiques des bières trappistes, à savoir la fermentation haute et un degré d’alcool élevé, mais qui sont brassées par des civils, seront qualifiées de « bière d’abbaye ».