Appel au boycott : 5 minutes pour comprendre son impact économique sur les produits français

Depuis les déclarations d’Emmanuel Macron sur le droit de caricaturer le prophète Mahomet, des appels au boycott de produits français se sont multipliés dans certains pays du monde musulman.

 Koweït, le 26 octobre 2020. Un homme marche devant des rayons vidés de leurs produits français dans un supermarché de Kaifan.
Koweït, le 26 octobre 2020. Un homme marche devant des rayons vidés de leurs produits français dans un supermarché de Kaifan. REUTERS/Stephanie McGehee

La liberté de caricaturer le prophète Mahomet : cette revendication réaffirmée par Emmanuel Macron, lors de l'hommage national au professeur assassiné Samuel Paty, lui a valu un flot de critiques dans divers endroits du monde musulman. Des initiatives à l'encontre de la France, à l'image des appels au boycott des produits français, ont éclos dans plusieurs pays du Moyen-Orient ce week-end. Quelles peuvent être les conséquences économiques de cette action? On fait le point.

D'où viennent les appels au boycott ?

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, est le premier homme politique au pouvoir, et pour le moment le seul, à avoir officiellement relayé cet appel. « Tout comme en France certains disent n'achetez pas les marques turques, je m'adresse d'ici à ma nation : surtout ne prêtez pas attention aux marques françaises, ne les achetez pas », a-t-il déclaré.

Jusqu'à la prise de parole du dirigeant turc, les demandes de boycott s'étaient majoritairement multipliées via les réseaux sociaux, sous les hashtags #Boycott_France, ou encore #Boycott_France_Products. Dans plusieurs pays, des entreprises ont pris position. Au Qatar, les chaînes de distribution Al-Meera et Souq al-Baladi ont annoncé ce week-end qu'elles « retireraient » les produits français des magasins jusqu'à nouvel ordre.

Au Koweït, une soixantaine de sociétés coopératives, qui sont de grands distributeurs, ont vidé de leurs rayons des produits français - « à savoir les fromages, les crèmes et les cosmétiques », a affirmé le vice-président de la fédération des coopératives, Khaled al-Otaibi. Quelque 430 agences de voyages du Koweït ont par ailleurs suspendu les réservations de vols vers la France.

Koweït, le 23 octobre 2020. Des images de fromages Kiri et Babybel retirés de rayons dans le pays ont circulé sur les réseaux sociaux/AFP/Yasser Al-Zayyat
Koweït, le 23 octobre 2020. Des images de fromages Kiri et Babybel retirés de rayons dans le pays ont circulé sur les réseaux sociaux/AFP/Yasser Al-Zayyat  

Dans d'autres pays, des chefs de partis ont relayé l'appel au boycott. Ainsi, en Jordanie, le Front d'action islamique (opposition) a demandé aux citoyens de ne plus acheter de produits français. Le chef du parti algérien islamiste Front de la justice et du développement, Abdallah Djaballah, a fait de même.

Sont-ils représentatifs ?

Ahmet Kiras, avocat turc et dirigeant local du parti d'opposition CHP (gauche), a observé dimanche un mouvement « marginal ». « Dans un Carrefour du centre d'Istanbul, les mimolettes, les camemberts, la Vache qui rit et les vins français étaient toujours à leur place », affirme-t-il. Et de railler : « Je vois mal les militants d'Erdogan brûler leurs voitures Peugeot ou Renault. »

Pour Frédéric Encel, docteur en géopolitique, maître de conférences à Sciences-po et professeur à Paris School of Business, « c'est un micro phénomène ». Il déplore « une forme d'infantilisation à l'égard des citoyens des Etats musulmans ». « On considère que leur plus grand problème dans la vie, c'est ce qu'il se passe à Paris… C'est réducteur. »

« Je ne pense pas que ce soit l'immense masse des populations de la région qui se lève d'un seul homme contre la France », abonde Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), qui appelle « à ne pas noircir les choses inutilement ».

Après la prise de position de la Turquie, d'autres pays vont-ils suivre ? « Je vois mal le Koweït ou le Qatar lancer officiellement un appel au boycott, ce n'est pas dans leurs traditions, estime Aurélien Denizeau, chercheur indépendant sur la Turquie. Dans ces pays, l'opinion publique pèse bien moins sur le pouvoir qu'en Turquie. » A l'inverse, Erdogan, « à la tête d'un pouvoir davantage démocratique, doit donner des gages à son électorat conservateur ».

« Pour des raisons économiques, les gouvernements feront en sorte que cette action reste marginale », estime Frédéric Encel, qui évoque la possibilité d'une sanction européenne. « La plupart des pays musulmans ont un volume d'échanges plus important avec l'UE qu'avec la Chine, les Etats-Unis ou l'Inde. Ils ne peuvent pas risquer une éventuelle sanction de la part de leur principal partenaire commercial. »

Comment la France réagit-elle ?

Interrogé sur la radio RMC, le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, a lancé un « appel aux entreprises à résister au chantage et malheureusement à subir ce boycott » des produits français. Il a estimé qu'il fallait « faire passer nos principes avant la possibilité de développer nos affaires ».

Les entreprises françaises répondront-elles au boycott ? Le dirigeant du Medef refuse d'envisager de se livrer à une action réciproque : « Ne répondons pas à la bêtise par la bêtise. Il n'est pas question de boycotter qui que ce soit, il est question de s'en tenir à nos valeurs républicaines. »

« Les appels au boycott sont sans aucun objet et doivent cesser immédiatement, de même que toutes les attaques dirigées contre notre pays, instrumentalisées par une minorité radicale », a déclaré le ministère des Affaires étrangères dimanche. Le Quai d'Orsay a mobilisé le réseau diplomatique français « pour rappeler et expliquer (NDLR : aux autres pays) les positions de la France en matière de libertés fondamentales et refus de la haine ».

Quel pourrait être l'impact économique ?

« Bien sûr, c'est une mauvaise nouvelle pour les entreprises implantées là-bas », a lâché Geoffroy Roux de Bézieux, ce lundi matin. Mais, « pour le moment, le boycott est assez localisé, il ne faut pas non plus exagérer », a-t-il tempéré, affirmant qu'il n'y avait pour l'instant pas besoin d'une aide publique pour soutenir les entreprises. Le ministre français du commerce extérieur, Franck Riester, a de son côté évoqué dimanche soir des « impacts impossibles à chiffrer pour le moment ».

Les spécialistes que nous avons contactés se veulent rassurants. « L'impact sera très réduit, juge Didier Billion. Ce sont des produits de consommation qui sont ciblés pour le moment. Or, de manière générale, la masse des populations de ces pays n'achète pas de produits français. »

Le volume d'échanges entre la France et le Qatar, ou entre la France et le Koweït, « s'inscrit essentiellement dans la vente d'armes », note Frédéric Encel. « Et ce ne sont pas les associations ou les mosquées là-bas qui vont pouvoir boycotter l'achat de bombardiers français ou de Rafale », poursuit l'auteur des « 100 Mots de la guerre » (Ed. Presses universitaires de France, 2020). « Ce sont des contrats qui se négocient sur des années ! »

La Turquie, qui traverse actuellement une crise économique, pourra-t-elle concrètement appliquer un boycott des produits français? L'entreprise semble difficile. La France y exporte majoritairement des produits industriels - notamment Airbus -, or « les habitudes des entreprises sont tellement importantes que cela va au-delà du monde politique », explique Stéphane Salvetat, secrétaire général de la Chambre de commerce franco-turque, au micro d' Europe 1.

Appel au boycott : 5 minutes pour comprendre  son impact économique sur les produits français
Appel au boycott : 5 minutes pour comprendre  son impact économique sur les produits français

En outre, les échanges commerciaux entre la France et les Etats du Proche et Moyen-Orient sont assez faibles : ces pays absorbent 3 % des exportations françaises, contre 58,7 % pour les membres de l'Union européenne, selon le rapport 2020 sur le commerce extérieur de la France.

Un enjeu davantage politique qu'économique ?

L'enjeu du boycott est donc avant tout symbolique. Lorsque l'appel n'émane pas directement d'un gouvernement, « c'est une méthode efficace et courante qui permet de montrer une exaspération, sans craindre des sanctions », poursuit Frédéric Encel.

Certes, la Turquie a finalement fait le pari d'une prise de position officielle, « mais rien de très étonnant », juge Aurélien Denizeau. « Erdogan utilise souvent cette méthode : il provoque et les diplomates arrondissent les angles derrière. » Surtout lorsque la politique étrangère lui permet de se renforcer sur le plan intérieur, précise le chercheur.

« La popularité du pouvoir en place a en effet réduit ces derniers mois. Pour Erdogan, l'appel au boycott représente une opportunité de rassembler son électorat religieux et conservateur en se posant comme défenseur de son pays et, plus généralement, comme porte-parole du monde musulman. »