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A qui profiterait un rapprochement entre Veolia et Suez ?

Le géant du traitement de l’eau et des déchets Veolia a lancé une offensive pour prendre le contrôle de son concurrent Suez, avec l’aval du gouvernement.

 Aujourd’hui, 32,1 % du capital de Suez est détenu par Engie. C’est cette part qui est convoitée par Veolia, son principal concurrent.
Aujourd’hui, 32,1 % du capital de Suez est détenu par Engie. C’est cette part qui est convoitée par Veolia, son principal concurrent. Reuters/Charles Platiau

On sait depuis « Chinatown », le film de Roman Polanski, combien les batailles autour de l'eau peuvent être féroces. Celles que se mènent les deux géants français du secteur, Veolia et Suez, depuis plus d'un siècle, ne dérogent pas à la règle. L'offensive que le premier vient de lancer sur le second, pour tenter une fois encore d'en prendre le contrôle, ne constitue que le énième épisode d'une longue histoire de rivalités.

Veolia doit pour cela racheter l'essentiel (29,9 %, sur un total de 32 %) des parts de Suez détenues par Engie. Montant proposé : 15,50 euros par action, soit 2,9 milliards d'euros au total. Un rapprochement qui « fait sens », selon le Premier ministre, Jean Castex. C'est une petite phrase de Jean-Pierre Clamadieu, le président d'Engie, prononcée le 31 juillet, qui a mis le feu aux poudres. « Concernant notre participation dans Suez, je dirais que tout est ouvert », a-t-il ainsi déclaré lors d'une conférence avec des analystes financiers.

Suez avait déjà tenté par deux fois une opération de ce type. La dernière date de 2012. Elle avait tourné court pour des raisons de concurrence. Le groupe a cette fois-ci pris les devants en faisant la promesse de revendre la filiale française dédiée à l'eau de Suez, au fonds tricolore Meridiam. Veolia lancerait dans un second temps une OPA (offre publique d'achat) sur le reste des actions de Suez pour en prendre le contrôle.

De quoi peser 41 milliards d'euros de chiffre d'affaires, pour 200 000 salariés répartis sur les cinq continents. Et affronter la concurrence internationale, notamment chinoise, avec de solides arguments. Engie, de son côté, y trouverait son compte, puisque la vente de ses parts lui permettrait de récupérer les liquidités nécessaires pour se recentrer sur les métiers de l'énergie.

A qui profiterait un rapprochement entre Veolia et Suez ?

Si la France est aujourd'hui l'un des champions mondiaux de la gestion de l'eau et des déchets, elle le doit notamment à son système de concessions, qu'elle a quasiment inventé il y a 150 ans. « Celui-ci lui permet de déléguer aux collectivités, communautés de communes, communautés d'agglomérations, communautés urbaines ou métropoles, certaines activités, explique Nicolas Garnier, le directeur général de l'association des collectivités locales Amorce. Soit elles les mettent en œuvre elles-mêmes, au travers d'une régie, soit elles les confient à leur tour à des groupes privés, en délégation de service public, par le biais d'appels d'offres. »

Des monopoles qui fragilisent les consommateurs

Ce rapprochement pourrait donc inquiéter les collectivités locales. Car moins les communes auront d'interlocuteurs pour jouer la concurrence, plus il leur sera difficile de négocier les contrats en leur faveur. Sachant que sur le seul volet des déchets, les collectivités collectent et traitent aujourd'hui quelque 35 millions de tonnes par an, pour un coût de plus de 10 milliards d'euros.

A qui profiterait un rapprochement entre Veolia et Suez ?

« L'impact ne manquerait pas de se répercuter sur nos factures, redoute François Carlier, délégué général de l'association de défense des consommateurs CLCV (Consommation, logement et cadre de vie). Le traitement de l'eau et des déchets sont déjà des secteurs très concentrés. Encore plus dans l'eau d'ailleurs, où Veolia et Suez sont déjà pratiquement en situation du duopole, avec la Saur dans le rôle de challenger. Dans les déchets, vous avez au mieux trois ou quatre entreprises en plus, qui se partagent le reste du gâteau. »

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Outre ces problèmes de concentration, sur lesquels l'Autorité de la concurrence ne manquera pas de se pencher, Antoine Frérot peut s'attendre à d'autres obstacles. D'abord, Engie cherche à faire monter les enchères, comme l'a fait savoir son président, Jean-Pierre Clamadieu, ce vendredi au micro de BFM-Business. Ensuite, Suez, lointaine descendante de la Compagnie du Canal et de la Lyonnaise des Eaux, ici dans le rôle de la « proie », ne tombera pas dans les filets de Veolia aussi facilement. Sa direction a lancé une contre-offensive en mettant l'accent sur les conséquences sociales. Rejoignant ainsi, une fois n'est pas coutume, les arguments des syndicats.

A qui profiterait un rapprochement entre Veolia et Suez ?

Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a averti vendredi en marge d'un déplacement : « Ce rapprochement est une bonne idée stratégique, mais il ne doit pas se faire à n'importe quel prix. » Suez compte en effet 29000 salariés en France (sur 90000) : 11000 dans l'eau et 18000 dans les déchets. Les syndicats de Suez ont appelé les salariés, « quels que soient leur pays », à arrêter le travail pendant deux heures mardi matin pour marquer leur « détermination à lutter contre ce projet ».