Face au Covid, branle-bas de combat chez les statisticiens

En perturbant la marche du monde, la pandémie de Covid-19 a rendu plus difficile la collecte et la mise en perspective des statistiques dans tous les domaines. Mais dans le même temps, jamais les décideurs et observateurs n’ont eu autant besoin de chiffres pour y voir plus clair. Il a donc fallu s’adapter.

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 Mettre l’année 2020 à l’intérieur de séries chronologiques pourrait relever du casse-tête pour bon nombre de professionnels de la statistique.
Mettre l’année 2020 à l’intérieur de séries chronologiques pourrait relever du casse-tête pour bon nombre de professionnels de la statistique. LP/Pauline Darvey

Lorsque la France et ses partenaires européens se retrouvent confinés lors de la première vague épidémique, l'arrêt quasi complet de pans entiers de l'économie soulève beaucoup de questions. Combien de temps durera cette situation ? Quel impact sur le PIB ? Sur le chômage ? Sur la dette et les déficits ? Au delà des grands agrégats économiques, d'autres questions apparaissent rapidement, dans tous les domaines et secteurs auscultés régulièrement via des études quantitatives, de la démographie au sport.

A la direction des statistiques de l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), Jorrit Zwijnenburg se souvient : « les agences de statistiques nationales ont dû faire avec des sources de données manquantes, gérer des personnels massivement en télétravail, ainsi que trouver des réponses aux défis méthodologiques et conceptuels posés par la pandémie ».

Consignes et hotlines réservées aux statisticiens

Ddès le 26 mars 2020, Eurostat se met à publier des directives supplémentaires afin d'épauler les services statistiques nationaux dans leur façon de traiter les nouvelles difficultés qu'ils sont amenés à rencontrer. L'organe chargé de récolter et d'harmoniser les séries statistiques des Etats de l'Union européenne et de ses partenaires les plus proches met même sur pied une hotline d'excellence chargée de trouver des solutions aux problèmes les plus épineux des statisticiens européens.

Parmi les questions soulevées : comment présenter la tendance du chômage dans les pays de l'OCDE, quand la France a mis en place un système de chômage partiel alors que les Etats-Unis et le Canada ont choisi un modèle de mise à pied temporaire ?

L'Insee parle alors d'une « baisse en trompe-l'oeil » du chômage quand le New York Times titre sa Une sur « le pire taux de chômage depuisla Grande Dépression ». Jusqu'alors cohérent, le groupe « Pays de l'OCDE » devient temporairement un agrégat tout à fait inutilisable.

Un autre casse-tête s'annonce alors, avec un nom qui peut donner des frissons aux non-initiés : la correction des variations saisonnières. En clair : les techniques qui permettent de comparer les variations entre un mois de février à 28 jours et un mois d'octobre à 31 jours. C'est ce qu'explique Stéphane Ducatez, adjoint au Directeur général du Réseau Pole emploi, en charge des études et de la performance : « Normalement, pour comprendre une variation sur plusieurs mois, on désaisonnalise les données, c'est-à-dire qu'on corrige en fonction du nombre de jours ouvrés égaux et du mois, notamment. Il faudra qu'on exclue les points extrêmes de 2020 pour réaliser ces redressements. » Rien d'impossible, évidemment, mais des précautions à prendre.

Pas de panique pour les collectes, mais beaucoup de précautions sur les analyses

Même impression chez les statisticiens du sport. Au sein du pôle d'analyse d'un club de football professionnel, Pierre (le prénom a été modifié) a dû faire face à la disparition subite de sa matière première : plus de matchs, plus de données. Mais « on a la chance de travailler surtout en minutes jouées plutôt que par mois ou par trimestre, nous explique-t-il. On risque juste d'avoir à prendre des précautions sur la façon dont on devra juger de l'efficacité des remplaçants, car depuis la reprise du championnat, les clubs ont le droit à 5 changements de joueurs et non plus à 3, il faudra trouver une solution, mais ça n'est pas la principale partie de notre travail. »

Mais la crise du coronavirus n'a pas eu que des désavantages pour Pierre : « Pendant l'arrêt du championnat, nous avons pu prendre le temps de développer et d'améliorer nos modèles statistiques, pour mieux suivre les performances de nos joueurs et des autres clubs. »

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Autre professionnel du football, Hugo Bordigoni est le fondateur associé de SkillCorner, une start-up spécialisée dans l'acquisition et le traitement de données en temps réel. Pour lui la mise en pause des championnats et la poursuite de ceux-ci sans public est même une aubaine. « En temps normal, les recruteurs des clubs se déplacent énormément pour aller découvrir de nouveaux joueurs ou observer des joueurs qu'ils ont déjà repérés. Comme ce n'est plus possible depuis le début de la pandémie, les recruteurs s'appuient beaucoup plus sur la vidéo et la data. »

Chacun fait sa révolution

Même les institutions les plus officielles ont tiré profit de cette période. A l'OCDE, « la demande croissante du public pour des données à une échelle très locale et disponibles très rapidement, pour pallier l'absence ou les longs délais des publications habituelles, a permis aux services statistiques nationaux d'explorer de nouvelles sources de données et d'améliorer le traitement des sources traditionnelles, mais aussi de s'en servir pour développer de nouveaux indicateurs », explique Jorrit Zwijnenburg.

Chez Pole emploi, les études ont même été plus nombreuses qu'en temps normal : « les statistiques publiées sur le nombre de demandeurs d'emploi avaient cessé de paraître tous les mois pour mieux décrire la tendance du marché du travail. Avec la DARES, nous avons choisi de reprendre cette publication mensuelle le temps de la crise pour éclairer les décideurs » confirme Stéphane Ducatez.

Idem pour l'enquête sur les besoins en main d'oeuvre des employeurs, menée par Pole emploi fin 2019 mais publiée au coeur de la première vague épidémique, un très mauvais timing qui a suscité quelques critiques : « Nous avons donc procédé à une actualisation des résultats après le premier confinement, explique Stéphane Ducatez. Comprendre les variations qui ont eu lieu nous permet de mieux guider les demandeurs d'emploi, et peut-être de les orienter vers des secteurs plus porteurs. »

Finalement, 2020 a poussé les statisticiens à aller un peu plus loin, dans le détail, dans la régularité, dans la granularité, donnant à voir une complexité que les agrégats habituels synthétisent parfois trop. Jean-Luc Tavernier, Directeur général de l'Insee, note notamment que « sur des phénomènes socio-économiques complexes comme le pouvoir d'achat ou la situation du marché du travail, l'Insee a toujours rappelé, et continue de le faire, qu'ils ne peuvent être réduits à un indicateur unique ». 2020 lui aura donné raison.