Un collectionneur a découvert la suite du «J’accuse» de Zola

La librairie du Manuscrit Français vendra un manuscrit inédit et jamais publié d’Emile Zola sur l’affaire Dreyfus au Salon du livre rare, jusqu’au 20 septembre à Paris au Grand Palais. L’écrivain, très affecté, y livre son ressenti personnel.

 Paris, le 11 septembre 2020. En exil à Londres, Emile Zola a écrit le 19 juillet 1898, six mois après « J’accuse », un article appelé « Pour la lumière », une réflexion sur l’affaire Dreyfus.
Paris, le 11 septembre 2020. En exil à Londres, Emile Zola a écrit le 19 juillet 1898, six mois après « J’accuse », un article appelé « Pour la lumière », une réflexion sur l’affaire Dreyfus.  LP/Olivier Arandel

L'écriture aux lettres rondes, parsemée de taches noires, semble nerveuse et fébrile. « D'habitude, Zola fait très peu de ratures. On le sent anxieux », affirme le propriétaire de la Librairie du Manuscrit Français. Le quadragénaire a déniché une perle rare lors d'une vente aux enchères : un manuscrit inconnu d' Emile Zola abordant l'affaire Dreyfus. « J'ai réussi à le récupérer parce qu'il n'y avait plus grand monde. Comme c'est la lettre Z, Zola passe toujours à la fin », rit-il. Dommage pour ceux qui n'ont pas eu la patience d'attendre : il proposera ce manuscrit au prix de 40 000 euros, ainsi que des lettres de l'auteur rédigées pendant son exil à Londres pour 7000 euros pièce, au salon du livre rare au Grand Palais, qui s'ouvre ce vendredi 18 septembre.

Entièrement inédit, ce document de cinq pages recto verso n'a jamais été publié. Il est resté dans la collection du pianiste Alfred Cortot, grand bibliophile, et n'avait jamais refait surface. « Il l'a acheté il y a très longtemps. Personne n'en a eu connaissance et même sa petite-fille n'en a aucun souvenir », informe-t-il.

Il part s'exiler à Londres

Pour bien comprendre, un rappel des faits s'impose. Zola publie J'accuse le 13 janvier 1898, une lettre ouverte au président Félix Faure. Il y démonte point par point le coup monté par l'état-major contre Alfred Dreyfus, accusé d'avoir divulgué des documents confidentiels aux Allemands. L'écrivain est attaqué pour diffamation en février 1898. Condamné en première instance à un an de prison, son avocat fait appel. Un troisième procès s'ouvre en juillet 1898 avec la même issue. « Zola était prêt à assumer sa peine. Mais Clemenceau et le politique Fernand Labori lui conseillent de partir en exil à Londres », explique le passionné.

Clémenceau publie alors l'article Pour la Preuve dans le journal L'Aurore qu'il signe du nom de Zola. Son objectif : expliquer pourquoi l'auteur de Germinal « a fait défaut ». L'écrivain arrive justement à Londres. Il est seul, ne parle pas anglais. Très affecté par la campagne de diffamation à son encontre, il veut compléter le texte de Clemenceau avec ses mots à lui. C'est là qu'il se met à écrire nerveusement ce petit manuscrit intitulé Pour la Lumière.

« Il date du 19 juillet 1898. Zola le rédige dans sa petite chambre d'hôtel qu'il qualifiait de prison à cause d'une fenêtre avec des barreaux. L'historien Alain Pagès a réussi à le dater grâce à la mention de ce texte dans son journal d'exil », précise le collectionneur. Une fois ces cinq pages rédigées, Zola les confie à l'écrivain Bernard Lazare, un ami, pour qu'il l'apporte à Clemenceau. Mais ce dernier… le range dans un tiroir. « Il ne voulait pas raviver les hostilités sur cette affaire qui déchirait alors la France entre les antidreyfusards et les dreyfusards », pense le collectionneur.

Le seul manuscrit de son exil

Depuis, le manuscrit disparaît pour atterrir mystérieusement dans la bibliothèque du musicien Alfred Cortot. Conscient de manipuler un bijou rarissime, le collectionneur s'empare délicatement des feuilles numérotées. « C'est le seul manuscrit de Zola pendant son exil. Après, il s'est muré dans le silence. L'ordre qu'on lui avait donné était de ne plus en parler », dit-il.

Dans ces lignes couvertes de traits noirs, Zola délaisse l'emploi du Je pour employer un Nous de circonstance, et entame une réflexion personnelle sur l'affaire. « Je veux bien être condamné, mais tout de même la complaisance au martyr a des bornes, il ne me déplairait pas que ce fussent les vrais coupables qui fussent punis. […] On aura beau jusque-là travestir nos actes, prodiguer les mensonges et les ignobles injures, nos amis savent que nous resterons les soldats impassibles du vrai, incapables d'une reculade, capables de tous les sacrifices et de toutes les attentes, les plus rudes et les plus anxieuses », écrit-il fiévreusement.

Ces phrases, rédigées à la va-vite, le collectionneur les a lues avec avidité des centaines de fois. « Il parle au nom d'une unité dreyfusarde, analyse-t-il. On retrouve l'art de la répétition, mais les expressions semblent plus intimes. Il n'y a rien qu'on ne sache pas déjà sur l'affaire Dreyfus mais il livre son ressenti personnel sur cette histoire. Dans J'Accuse, il fait part d'une forme de hauteur sur les faits. Là, on sent une rage viscérale. Il accuse les coups et les rend. On est dans le combat. »

Les premiers écrits de jeunesse de Houellebecq

Parmi les autres pépites du salon, le public pourra contempler les premiers écrits de Michel Houellebecq, découverts par le propriétaire de la librairie Faustroll à Paris. Des écrits si rares que le prix reste confidentiel. L’écrivain français, aujourd’hui l’un des plus traduits dans le monde, était alors inconnu du grand public.

En 1979, il est étudiant à l’école nationale supérieure Louis Lumière. Avec ses amis, ils ambitionnent de lancer une revue littéraire intitulée Karamazov. La bande prépare donc un numéro O, un exemplaire spécimen, probablement imprimé à un nombre d’exemplaires très restreint. Agé de 23 ans à l’époque, Michel Houellebecq y publie un poème Variation 14 et un récit très court, sorte de nouvelle d’anticipation teintée de données liées à son apprentissage dans l’agronomie. Des textes signés sous le pseudonyme de Dorian de Smythe-Winter. Finalement, cette revue ne sortira jamais et tombera dans l’oubli. Mais pas l’écrivain des Particules Élémentaires.