Radio : comment Skyrock a gardé le cap grâce au rap

Alors que les radios musicales sont en difficulté, la station rap et R&B reste toujours aussi forte, emmenée par son émission culte «Planète Rap».

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 Fred (à droite), présentateur de « Planète Rap », lors de l’enregistrement d’une émission avec le rappeur 1PLIKÉ140 (avec la casquette).
Fred (à droite), présentateur de « Planète Rap », lors de l’enregistrement d’une émission avec le rappeur 1PLIKÉ140 (avec la casquette). LP/Olivier Lejeune

Elle tient le cap dans la tempête. Alors que les radios musicales éprouvent des difficultés, une tire son épingle du jeu : Skyrock. Enterrée pour certains au début des années 2010, la station rap et R&B, qui cartonne chez les jeunes citadins, a vu ses audiences remonter petit à petit, réduisant l'écart avec NRJ. Fin 2020, elle réunissait 3,2 millions d'auditeurs, ne perdant que 59 000 fans au moment où deux millions de Français abandonnaient les musicales.

Surtout en Ile-de-France, « Sky » est depuis plusieurs années la station musicale la plus écoutée et de loin. Une réussite due notamment à une stabilité de sa grille, portée par deux voix phares et indétrônables qui officient depuis plus de deux décennies : Difool, infatigable depuis « Lov'in Fun » dans les années 1990 et Fred Musa, grand taulier de l'émission « Planète Rap ». Tous les soirs, de 20 heures à 21 heures, qu'il vente, qu'il neige ou qu'il grêle, l'animateur de 47 ans, biberonné par l'âge d'or des radios libres, reçoit un rappeur, généralement la semaine de la sortie d'un nouveau disque.

«Planète Rap», l'émission emblématique qui cartonne… sur YouTube

« Le monde de la musique a énormément changé en 25 ans. Avec l'arrivée des réseaux sociaux et des plates-formes de streaming musical, les artistes peuvent exister sans les médias traditionnels mais ils ont aussi besoin de durer dans le temps, explique Laurent Bouneau, le directeur des programmes de Skyrock. L'émission « Planète Rap » doit rester un rendez-vous événementiel qui nécessite beaucoup de travail de préparation pour les interprètes. Ils doivent faire venir des invités, se lancer dans des freestyles inédits (NDLR : un exercice d'improvisation où ils testent leur technique) … S'ils ne sont pas motivés, il ne faut pas le faire ».

« Toutes les stars du genre se prêtent à l'exercice, poursuit le patron. Mais à la base, c'est vraiment une émission pour les jeunes qui leur permet de se faire connaître. Même si cela peut forcément évoluer… » Le nec plus ultra dans l'exercice? « Jul qui livre l'équivalent d'un album inédit préparé à chaque session. » A l'antenne, tous les soirs en moyenne, ils sont 84000 auditeurs à suivre les exploits des têtes d'affiche de la musique, ce qui place l'émission comme leader sur ce créneau horaire, (NRJ faisant 5000 auditeurs de moins, et devançant également France Bleu, RMC et Europe 1). Mais « Planète Rap » a su, également prendre le virage du web.

Les prestations et interviews sont filmées, mises en ligne sur la chaîne YouTube de la radio qui compte 4 830 000 abonnés et… 2 milliards de vues depuis sa création (à raison d'un demi-milliard par an). Environ 80% viennent du programme devenu incontournable. « Quand Fianso a invité l'artiste Soolking qu'il venait de signer dans son label Affranchis, les vues se sont envolées. Et la vidéo en enregistre désormais 280 millions. Là aussi, nous sommes dans la pure tradition de l'émission, c'est-à-dire donner de la force à l'entourage des artistes », commente, pas peu fier, Laurent Bouneau.

La série de Franck Gastambide « Validé » consacrée au rap français a contribué en 2020 à mettre encore un peu plus la lumière sur le format et son animateur star, Fred Musa, qui y joue son propre rôle. « Cette reconnaissance fait plaisir, commente celui qui a commencé la radio à 15 ans. A l'heure où tout va très vite dans les médias, s'inscrire dans la durée et vivre de sa passion est un luxe. Sans compter que c'est fantastique d'être un observateur de l'évolution du rap français qui atteint aujourd'hui des sommets. »

Une fois de plus, cette semaine, « Planète Rap » a créé l'effervescence. Covid oblige, les enregistrements ont dû être concentrés sur deux jours. Ce lundi, alors que le jeune rappeur de Clamart 1PLIKé140 présentait son premier album, une autre sortie plus médiatique se négociait en coulisses. Par tweets interposés, Laurent Bouneau répondait depuis les locaux de la radio à Paris, à Booba … dans son appartement à Miami. L'artiste qui sort son nouvel album « Ultra » le 5 mars, propose, après des années de « clash » avec la station (dans la grande tradition du rap), de revenir se prêter à l'exercice derrière ses micros. Si la rencontre se réalise, elle pourrait faire encore toucher des sommets de popularité à Skyrock.

Inusable Difool, animateur depuis 21 ans

« Vous n’êtes que le troisième journaliste à pénétrer dans l’Appart en vingt ans. » C’est dire si Difool se fait rare en dehors des ondes. Sa parole, le discret animateur la réserve aux auditeurs de Skyrock. 21 ans qu’il officie tous les matins sur la station où il réunit 251 000 fidèles entre 6 heures et 9 heures, 24 ans aux soirées (84 000 fans de 21 heures à minuit). Plus de deux décennies que le réveil sonne à 5 heures. Et autant de succès. « On est sur une radio unique, indépendante. On a une liberté folle, sans faire n’importe quoi.

Les auditeurs y sont libres, vrais. C’est la clé de la réussite », explique l’homme de 52 ans, dont près de la moitié à Skyrock. Difool n’éprouve aucune lassitude. Au contraire. « Tant que c’est un plaisir et que ça fonctionne…, sourit-il. Si un jour j’ai moins envie, je peux arrêter une des deux émissions. Mais ce n’est pas prévu. » Et surtout, l’animateur refuse de s’éparpiller. La télévision, peu pour lui.

« D’autres sont bien meilleurs que moi. Et je ne vois pas ce que je pourrais amener de plus. » Une discrétion qui lui permet de « garder contact avec la vie réelle ». Et loin des Twitter, Facebook et autres Instagram. « La radio, c’est mon réseau social », résume-t-il. Un lieu d’échanges, en particulier le soir. « On arrive quinze minutes avant, on prend un auditeur et on improvise. C’est une vraie discussion, raconte-t-il. Et ce n’est jamais la même chose. »

La suite, Difool n’y pense pas. « Pour moi, c’est la prochaine émission », s’amuse-t-il. Pourtant, en tant que directeur d’antenne, les projets sont nombreux. Tel Skyrock Klassiks sur le réseau DAB+ (nouveau réseau numérique des radios), en plein déploiement. « C’est la personne la plus passionnée que je connaisse. Il vit radio 24 heures sur 24. Et il nous a beaucoup appris, confie Emeric Berco, en charge du 16 heures-20 heures. Difool, c’est la référence ! »