«Planète Méditerranée» : 28 jours dans les grands fonds avec Laurent Ballesta

Le plongeur français est allé explorer la vie par 100 mètres de profondeur, entre Marseille et Monaco. Une première à découvrir dans ce documentaire diffusé sur Arte, ce samedi soir.

 L’objectif de la mission de Laurent Ballesta était d’obtenir une première évaluation de la biodiversité des récifs coralliens de Méditerranée.
L’objectif de la mission de Laurent Ballesta était d’obtenir une première évaluation de la biodiversité des récifs coralliens de Méditerranée. Laurent Ballesta

Passer 28 jours à quatre dans un module de 5 m2 pour mieux sonder la grande bleue… Ce samedi soir sur Arte (à 20h50), le documentaire « Planète Méditerranée » plonge dans cette aventure hors normes avec Laurent Ballesta. Après avoir côtoyé le cœlacanthe, 700 requins gris ou évolué sous les glaces, le photographe et biologiste s'est lancé un nouveau défi : explorer la Méditerranée, sans limite de temps, au-delà des zones accessibles aux plongeurs traditionnels, soit entre 60 et 120 m de profondeur, là où moins de 1 % de la lumière du soleil ne parvient.

Avec trois autres équipiers, il a pris place pendant un mois, en juillet 2019, dans une « une station bathyale » pressurisée (avec un mélange d'hélium et d'oxygène) pour éviter les paliers de décompression et l'ivresse des profondeurs. Implantée sur une barge mobile et reliée à une tourelle-ascenseur pour descendre vers les fonds, elle s'est déplacée sur différents sites entre Marseille et Monaco. Objectif de cette mission supervisée par des chercheurs : obtenir une première évaluation de la biodiversité des récifs coralliens de Méditerranée et de l'état des eaux, inventorier de nouvelles espèces, Retour sur cette expédition unique.

Le plus problématique. « Cela n'a duré que 28 jours, mais cela fait 30 ans qu'on plonge en Méditerranée ! Là, il y a eu des milliers de petits problèmes techniques à résoudre, se souvient Laurent Ballesta. On s'est aperçu par exemple que nos scaphandres ne passaient pas par la porte, et il a fallu installer des paniers sous la tourelle-ascenseur ! Cela nous obligeait à nous équiper dans les profondeurs. C'était pour moi assez traumatisant. D'habitude, j'ai mon petit cérémonial quand je me prépare, pour chasser les angoisses avant de plonger. Une sorte de routine intermédiaire entre la phase terrestre et la phase sous-marine. Là, on n'était pas encore équipé qu'on se retrouvait déjà en territoire peu accueillant avec l'eau trouble, le courant. Je ne m'y suis pas habitué. »

Avec trois autres équipiers, Laurent Ballesta a pris place pendant un mois, en juillet 2019, dans une «une station bathyale» pressurisée./Laurent Ballesta
Avec trois autres équipiers, Laurent Ballesta a pris place pendant un mois, en juillet 2019, dans une «une station bathyale» pressurisée./Laurent Ballesta  

Le plus dur. La promiscuité de leur habitacle n'a pas tant pesé. En revanche, « le plus dur a été de supporter le froid, témoigne le biologiste, immergé avec ses acolytes jusqu'à 4 heures consécutives. On en a plus souffert qu'en Antarctique alors que la température de l'eau (14°C) était à 16 degrés de plus, et qu'on portait les mêmes tenues ! Quand on respire de l'hélium avec une pression 13 fois supérieure à la pression atmosphérique par 120 m de fond, ce gaz devient 13 fois plus conducteur. Ce n'est pas la morsure du froid qui rentre par la bouche, mais le poison du froid. »

Le plus stressant. « Sur certains sites où tout est plat, on a vite fait de se perdre. L'angoisse principale était de perdre la tourelle de vue : on surveillait sans arrêt le courant, si elle n'avait pas bougé, poursuit le pro. Mais nous n'étions pas sans filet. » Les aquanautes étaient notamment munis d'un radar acoustique, d'une tablette façon GPS sous-marin spécialement créé pour l'occasion.

Laurent Ballesta confie avoir plus souffert du froid que lors de ses plongées en Antarctique./Laurent Ballesta
Laurent Ballesta confie avoir plus souffert du froid que lors de ses plongées en Antarctique./Laurent Ballesta  

Le plus inattendu. Une forêt de corail noir, des champs de sabelles – ces vers marins qui vivent dans un tube et dont les branchies forment comme des plumes –, des montagnes, des jardins colorés, un champ d'amphores âgées de 2200 ans… Les profondeurs dévoilent aux téléspectateurs des écrins éblouissants, parfois spectaculaires. « J'ai pu photographier 21 espèces qui n'avaient jamais été illustrées vivantes en Méditerranée, dont le barbier perroquet que je rêvais de voir, la morue cuivrée, l'araignée élégante, se réjouit Laurent Ballesta. On a filmé aussi des comportements inédits : la parade nuptiale des murènes, la prédation des grandes rascasses. » Sa plus belle rencontre ? « Le premier jour, quand je lâche la tourelle, je suis fébrile, j'ai 8 ans comme si je découvrais la plongée. Et là, je vois d'énormes calamars – jusqu'à 1 m de long – qui se reproduisent sous nos yeux ! Notre audace était largement récompensée. »

Le plus enrichissant. « On a participé à un travail d'inventaire, cartographié les sites grâce à la photogrammétrie et effectué des enregistrements acoustiques, précise l'amoureux de la nature. Cela permettra à long terme d'avoir une microsignature sonore de l'écosystème puis de comparer son évolution. » La connaissance donc, et l'émerveillement. « La Méditerranée est blessée par la surpêche, les pollutions. Elle est malade, mais elle n'est pas morte, reconnaît le plongeur qui rêve de poursuivre l'expédition en Corse l'an prochain. Si en voyant le film ou le livre (« Planète Méditerranée », éditions Hemmeria, 304 pages, 69 euros, à paraître le 12 novembre), certains changent d'attitude, adoptent de bons gestes, tant mieux. Quel bonheur d'avoir pu photographier ces espèces et de savoir que l'on n'a pas fait ça pour rien! »