Muriel Robin sur les violences conjugales : «La mobilisation de l’Etat, je ne la vois pas»

L’humoriste investie dans la lutte contre les féminicides assure jeudi soir sur RMC Story le commentaire d’un documentaire consacré à Julie, l’une des 146 femmes tuées par leur conjoint en 2019. Un an après le Grenelle sur le sujet, les mesures annoncées se font attendre selon elle.

 Muriel Robin, le 9 mars 2019 à Vaires-sur-Marne (Seine-et-Marne), lors de l’hommage à Julie, à laquelle le documentaire de RMC Story est consacré.
Muriel Robin, le 9 mars 2019 à Vaires-sur-Marne (Seine-et-Marne), lors de l’hommage à Julie, à laquelle le documentaire de RMC Story est consacré. LP/Julie Olagnol

Elle avait porté plainte à plusieurs reprises. Las. Julie, 34 ans, a été abattue de deux balles chez elle à l'Ile-Rousse en Haute-Corse, le 3 mars 2019, par le père de ses deux petits garçons. Elle fut la 30e victime d'un féminicide cette année-là et son décès avait alors suscité une vague d'indignation. Ce jeudi soir, le documentaire « Julie Douib, condamnée à mourir », diffusé sur RMC Story (à 21h05), dans le cadre d'une collection sur le crime conjugal, revient sur le parcours de cette trentenaire lumineuse et sur les jours qui ont précédé sa mort grâce aux témoignages de ses amies et, surtout, de ses parents, qui continuent à se battre pour que les femmes soient mieux protégées. Le récit est porté par la voix off de la comédienne Muriel Robin, qui avait incarné Jacqueline Sauvage, devenue un symbole des violences conjugales, à l'écran, et demeure très investie auprès des victimes (219 000 chaque année et 146 femmes tuées en 2019) des coups de leur conjoint. Près d'un an après le Grenelle des violences conjugales, l'humoriste dénonce des mesures qui tardent, dit-elle, alors qu'il y a urgence : « Tous ces mois qui passent, ce sont des vies. »

En quoi le meurtre de Julie Douib est-il symptomatique des violences conjugales ?

MURIEL ROBIN. Certaines victimes émergent. Le cas de Jacqueline Sauvage a été très médiatisé et, grâce à la fiction vue par neuf millions de téléspectateurs, les gens ont commencé à s'intéresser davantage à ces drames. La mort de Julie a marqué car elle avait déposé plusieurs plaintes en vain et signalé la présence d'une arme au domicile, mais les gendarmes avaient répondu que tant que monsieur ne s'en était pas servi, ils ne pouvaient rien faire. Après son décès, son père Lucien a voulu qu'on en parle pour tenter de faire bouger les choses et que cela n'arrive plus.

Pourquoi le tragique destin de Julie vous a-t-il touché au point de prêter votre voix à ce documentaire ?

Tous me bouleversent, tous me mettent en colère, car on se dit à chaque fois que la mort de ces femmes aurait pu être évitée. Si ma voix permet que ce documentaire soit un peu plus regardé et que les gens prennent conscience de ce qu'il se passe, tant mieux.

Un an et demi après sa disparition, les choses ont-elles avancé ?

Julie a au moins apporté une chose : désormais les gendarmes peuvent saisir une arme au domicile conjugal si une femme la signale. Mais il aura fallu sa mort pour y parvenir. Entre-temps, beaucoup d'autres sont décédées. Et, ce n'est pas le tout de saisir les armes. Il faut aussi protéger ces femmes : un dépôt de plainte peut engendrer des représailles, voire signer la mort. Sans parler des dommages collatéraux. Les parents de Julie, eux, ont perdu leur fille et ont de gros frais pour venir en Corse au point qu'ils envisagent de vendre leur maison. Et il a fallu un an pour qu'ils obtiennent que leurs petits-fils qu'ils gardent puissent voir un psy, car le père, en prison, a l'autorité parentale. Dans quel monde vit-on ?

Depuis le « Grenelle sur les violences conjugales » l'automne dernier, constatez-vous des évolutions ?

On avance un peu, c'est tout petit. Il y a ce qui est dit et ce qui est fait… Et encore beaucoup à faire. On nous parle de 1000 bracelets anti-rapprochement déployés d'ici la fin de l'année : très bien, car tout ce qui peut rassurer les femmes est positif. C'est un joli cadeau de Noël, mais un petit paquet. Où en sommes-nous des centres d'hébergement? Qu'en est-il des aides financières pour les associations qui se débattent? Le numéro d'urgence 3919 est-il au point 24 heures sur 24? S'il faut un an pour mettre les choses en place, qu'on me dise pourquoi! Tous ces mois qui passent, ce sont des vies. Qu'en est-il aussi de la formation des gendarmes à l'accueil des victimes? Ce sont là des ordres à donner. Et même si cela coûte de l'argent, quand on voit ce que l'Etat déploie comme milliards pour sauver l'économie du pays, on n'est plus à un milliard près pour les femmes. Alors, allons-y, sauvons-les.

VIDÉO. Féminicides : les « colleuses » parisiennes créent un « mémorial » à Paris

Faites-vous confiance aux nouveaux ministres pour prendre le problème à bras-le-corps ?

Je veux leur faire confiance. Mais la mobilisation de l'Etat, je ne la vois pas. La seule à laquelle je crois est celle du peuple.

Avez-vous pu rencontrer le président Emmanuel Macron pour aborder le sujet ?

Non, toujours pas. Je lui ai écrit en juillet pour lui parler de ce dossier en lui posant des questions précises. Il ne m'a pas répondu. Cette non-réponse m'a choquée, peinée et déçue.

Après le décès de Jacqueline Sauvage en juillet, vous déclariez : « Il y a plein de Jacqueline Sauvage en France. On ne fait pas assez pour elles ».

Oui. Cela ne va pas assez vite. Je ne sais pas de quoi Jacqueline est morte. Elle n'est plus là et aura le temps de se retourner dans sa tombe. Ce sont nos sœurs, nos amies, nos mères, nos collègues qui sont en danger. Il est vrai que cela arrive aux femmes et nous sommes encore dans une société très patriarcale.

En aviez-vous parlé avec elle la dernière fois que vous l'aviez appelée ?

La dernière fois que je lui ai parlé, elle s'était rendu compte que quelque chose se déclenchait et elle profitait. Elle me disait : « personne ne me dit ce que je dois faire, je suis tranquille ». Sa vie était plus douce avec une grosse réserve : elle ne se remettait pas du décès de son fils (NDLR : il s'était suicidé en 2012, juste avant que Jacqueline Sauvage tue son mari qui la battait). Même si l'agresseur n'est plus là, c'est difficile de se reconstruire. Il faut accompagner ces femmes, les aider à se réparer psychologiquement, à retrouver aussi l'estime d'elles-mêmes.

Elisabeth Moreno, nouvelle secrétaire d'Etat à l'Egalité femmes-hommes, entend faire baisser le nombre de féminicides à 10 en 2022. Vous y croyez ?

J'ai envie d'y croire. Ne traînons pas ! Tout doit se mettre en place pour sauver des vies. Une victime tous les deux jours et demi, c'est trop. Et les chiffres risquent d'avoir augmenté pendant le confinement. Nous, on va faire le point avec les associations et se bouger encore pour mettre ces victimes dans la lumière.

La nomination au ministère de l'Intérieur de Gérald Darmanin, visé par une plainte pour viol, a été décriée par les associations féministes.

Il n'y avait pas qu'un seul homme possible pour ce poste ! Il y a la présomption d'innocence, mais pourquoi ne pas choisir un autre ? Il faudra m'expliquer. J'ai posé la question au président Macron dans mon courrier. On ne peut pas dire « c'est l'année de la cause des femmes » et envoyer ce signal aux associations et aux femmes battues. J'en ai encore la mâchoire qui se décroche.