Xavier Azalbert, le pro de la finance qui a fait de France Soir un site complotiste

Avec l’épidémie de Covid-19, l’ancien titre de Pierre Lazareff est devenu un puissant relais de théories conspirationnistes. Son propriétaire Xavier Azalbert, riche entrepreneur de 56 ans, cultive l’art du secret et des affaires rondement menées.

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 Xavier Azalbert, inconnu du grand public, est le seul maître des publications de France Soir, après le départ, en 2019, des derniers journalistes de la rédaction.
Xavier Azalbert, inconnu du grand public, est le seul maître des publications de France Soir, après le départ, en 2019, des derniers journalistes de la rédaction. DR

De titre mythique de la presse française à machine à désinformation. Au gré de la crise du Covid-19, le site France Soir a vu éclore sur ses pages des contenus d'un nouveau genre. Ici, un vaccin suspecté de favoriser les décès. Une assertion redoutée mais jusqu'à nouvel ordre démentie par les faits et la science. Là, un Conseil scientifique accusé d'opérer en « secte ». Rien de moins! Et des gouvernements acharnés à détruire l'économie. Dans quel but? Fin décembre, une tribune publiée sur Francesoir.fr dénonçait sans ambages une « pédocriminalité sataniste » institutionnalisée dans les pays occidentaux.

Dernier coup d'éclat en date : c'est là aussi que le chanteur Francis Lalanne a publié, vendredi 22 janvier, un texte – « J'appelle » – exhortant à un soulèvement militaire contre Emmanuel Macron et dénonçant la « tyrannie » du gouvernement qui criminaliserait, selon ses termes, les Français au nom du coronavirus.

« Que des inepties soient publiées, cela ne me dérange absolument pas, c'est la liberté d'expression », avertit Jean-Louis Rochon, membre de la maison de 1970 à 1999. « En revanche, qu'elles le soient sous le titre France Soir, cela me fait honte », fulmine-t-il. Une colère contagieuse. Il y a quelques jours, d'anciens membres de la rédaction – le journal papier a cessé de paraître en 2011 – ont lancé une pétition en ligne contre le site complotiste adressée à la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Elle a déjà recueilli plus de 450 signatures.

Dans le viseur des signataires, Xavier Azalbert, accusé de faire « outrage à la mémoire des fondateurs » du titre et « de tous ceux qui y ont travaillé ». Certes, la chute de France Soir, grand quotidien populaire associé au nom de Pierre Lazareff et vendu à plus d'un million d'exemplaires dans les années 1950, ne date pas de son arrivée il y a sept ans à la tête de l'entreprise.

La vitrine personnelle d'un mystérieux homme d'affaires

Mais cet énigmatique patron de presse de 56 ans, inconnu du grand public, en a fait sa vitrine personnelle. Seul maître des publications, après le départ, en décembre 2019, des derniers journalistes de la rédaction, il entretient volontiers le flou sur l'identité de ses contributeurs, comme sur ses motivations.

Depuis peu, Xavier Azalbert commence toutefois à sortir de l'ombre. Ceux qui ont regardé le film conspirationniste « Hold-up », mis en ligne fin 2020, ont découvert son visage, crâne rasé et yeux gris perçants. « Le monde médical et scientifique a perdu une certaine crédibilité », y assène-t-il sur fond noir.

Sollicité à plusieurs reprises, cet invité occasionnel de CNews et de Sud Radio – deux antennes prisées des populistes – n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien. « Etant donné que mes propos ont été souvent pris hors de contexte ou détournés sans respect du droit de réponse, je ne réponds qu'à des interviews en direct avec assurance du directeur de la publication et de la rédaction que mes dires soient fidèlement restitués », se rétracte-t-il par courriel. Quand il s'agit de parler de lui, le dirigeant, en réalité, se tient sur ses gardes.

Xavier Azalbert, une success story à marche forcée

Maître de l'esquive, la nouvelle figure du complotisme français a un parcours peu courant dans cet univers populiste. Un CV de businessman, biberonné à la finance, capable de débarquer employés et associés à la première contradiction. Sa poigne de fer lui vaut au moins deux affaires judiciaires en cours.

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Quand il frappe à la porte de France Soir, en 2014, Xavier Azalbert a déjà tout d'un homme d'affaires accompli. Diplômé en 1986 de l'université de Toulouse en économétrie, mélange pointu d'économie et de statistiques, ce jeune ambitieux a commencé sa carrière au sein d'une prestigieuse société de conseil en stratégie, McKinsey, avant de bifurquer chez Fidelity Investments, une multinationale spécialisée dans la gestion d'actifs.

Paris, le 24 octobre 2011. Des exemplaires de France soir sont jetés sur le sol lors d’une manifestation des journalistes du titre contre les licenciements annoncés. L’édition papier ne passera pas l’année./Sipa/Chesnot
Paris, le 24 octobre 2011. Des exemplaires de France soir sont jetés sur le sol lors d’une manifestation des journalistes du titre contre les licenciements annoncés. L’édition papier ne passera pas l’année./Sipa/Chesnot  

Au tournant des années 2000, la bulle Internet est riche en opportunités lucratives. Bosseur acharné, Xavier Azalbert multiplie les business, dans la banque en ligne mais aussi le BTP, l'immobilier et l'ingénierie à travers Valgo, un des leaders de la dépollution des sols. Et il n'hésite pas, si nécessaire, à forcer le destin pour accomplir sa success story.

Sa prise de pouvoir au sein de France Soir le montre. En 2014, le titre appartient à un start-upper en difficulté. Philippe Mendil l'a racheté deux ans plus tôt, presque sur un coup de tête, à la barre du tribunal de commerce. Après des années de dépérissement sous la houlette du milliardaire russe Alexandre Pougatchev – marquées en décembre 2011 par l'arrêt définitif de l'édition papier pour devenir uniquement un site gratuit et le licenciement de 89 journalistes sur 127 –, l'ancien grand quotidien populaire a été mis en liquidation judiciaire.

«Ma confiance a été trahie», dit un ancien associé

Son nouveau propriétaire, qui l'acquiert pour 510000 €, n'est pas lui-même un homme de presse. Sa petite entreprise a développé une solution de paiement en ligne innovante, Cards off, qui permet de se passer de carte bancaire. A la recherche d'utilisateurs, Philippe Mendil souhaite créer un magazine pour tablette, puis drainer son audience vers l'univers d'e-commerce utilisant sa technologie.

Le deal que lui propose Xavier Azalbert doit accélérer le mouvement. Cet interlocuteur persuasif le convainc de mettre en place un jeu concours en vue de gagner des biens immobiliers. Les joueurs utiliseraient la solution de paiement, les résultats seraient publiés sur France Soir. Tout le monde, en théorie, en sortirait gagnant.

En contrepartie, Xavier Azalbert et ses deux associés obtiennent 35 % des parts de cette petite entreprise qui regroupe désormais France Soir, le jeu concours, la solution de paiement et un précieux agrément des autorités de contrôle bancaire. « J'ai fait confiance et ma confiance a été trahie », ressasse son fondateur.

Pressions, retournement des petits actionnaires et condamnation en justice

Féru de cyclisme, pour lequel il se rend parfois au Brésil ou en Afrique du Sud pour des courses harassantes, Xavier Azalbert sait aussi mener ses affaires contre la montre. L'accord est scellé en assemblée générale le 12 mars 2014. Le peloton se forme. En août, au prétexte d'un problème de gouvernance, le fondateur accepte de lui laisser le siège de président, se satisfaisant du poste de directeur général. Dans sa roue, son rival guette désormais le moindre écart.

A la fin du mois, Philippe Mendil questionne la base légale de la fameuse loterie. Première attaque. « Je me suis fait défoncer, je n'ai pas compris ce qui m'est arrivé », souffle-t-il. Coureur explosif, Xavier Azalbert n'apprécie guère le vent de face. Les prochains kilomètres font mal. L'homme en tête évoque « des pressions » destinées à le faire démissionner. Des « comportements » qu'il « n'accepte pas ». Et l'argent promis, peste-t-il, tarde à arriver sur les comptes.

Philippe Mendil, ancien propriétaire de France Soir, a un temps travaillé avec son successeur, qui l’a évincé : «Je me suis fait défoncer, je n’ai pas compris ce qui m’est arrivé.»/DR
Philippe Mendil, ancien propriétaire de France Soir, a un temps travaillé avec son successeur, qui l’a évincé : «Je me suis fait défoncer, je n’ai pas compris ce qui m’est arrivé.»/DR  

Le 3 octobre, un courrier l'informe qu'un conseil d'administration va procéder à la révocation de son mandat. C'est l'échappée. Dans l'intervalle, son associé et concurrent est devenu actionnaire majoritaire à travers, notamment, la société d'investissement de son épouse. Largué, Philippe Mendil a la défaite amère.

« Tout a été fait en manœuvrant, en retournant des actionnaires, des administrateurs », accuse-t-il. Et de philosopher : « Je dis toujours : les gens font ces choses soit par bêtise, soit par méchanceté. Là, je pense que M. Azalbert n'est pas quelqu'un d'idiot. Cette tromperie a été volontairement et sciemment organisée. »

En juin 2020, la Cour d'appel de Paris a estimé que l'entrepreneur avait été évincé sans « juste motif » de la société qu'il avait fondée. Celle-ci a été condamnée à lui verser près de 95 000 €, dont 50 000 € de dommages et intérêts. Elle s'est pourvue en cassation. Sous son joug, France Soir a, entre-temps, amorcé sa métamorphose.

Au départ, la ligne éditoriale du site ne l'intéresse guère

Les premières années, la nouvelle équipe dirigeante se contente de relancer un site à bas coût, principalement alimenté par des dépêches de l'Agence France-Presse. Quelques journalistes sont entassés dans une salle d'une vingtaine de mètres carrés au sein des locaux de la rue de Ponthieu (Paris VIIIe), où Xavier Azalbert a réuni la plupart de ses entreprises.

Il y a dix ans, la rédaction de France Soir, installée sur les Champs-Elysées, comptait 127 journalistes, avant d’être réduite à une poignée de rédacteurs entassés dans 20 mètres carrés, puis à néant. /LP/Christel Brigaudeau
Il y a dix ans, la rédaction de France Soir, installée sur les Champs-Elysées, comptait 127 journalistes, avant d’être réduite à une poignée de rédacteurs entassés dans 20 mètres carrés, puis à néant. /LP/Christel Brigaudeau  

Au moins le patron laisse-t-il son équipe en totale autonomie. L'actualité semble le dépasser. Sourires en coin et coups d'œil complices s'échangent lors de ses suggestions décalées, au détour d'un couloir ou à la machine à café. De ce directeur réputé crédule face aux fausses informations, la rédaction veut voir le bon côté : il sait lever des fonds. Cet habile négociateur, dit-on parfois, vendrait un peigne à un chauve.

Ses deux grandes obsessions concernent le modèle économique de son entreprise : monétiser son audience et mutualiser ses différents services. Sur le site de France Soir, on voit parfois paraître un article sur l'un de ses business, nourri, au besoin, de ses propres citations. On y raconte aussi les exploits sportifs de ce triathlète endurci ou, plus ponctuellement, ses mésaventures. Dans une interview, il se plaint de n'avoir jamais reçu les 9 000 euros de grands crus qu'il a commandés chez un caviste en ligne.

Tout bascule lorsque la rédaction organise son premier jour de grève. Voilà déjà plusieurs mois qu'elle revendique l'application de la convention collective des journalistes et réclame une mutuelle d'entreprise. Cette fois, elle compte bien marquer le coup. Rue de Ponthieu, l'atmosphère change.

Surveillance généralisée

Un climat de méfiance et de surveillance généralisée s'installe. Sortez les chapkas : sept ans après le départ de son propriétaire russe, voici France Soir plongé dans une ambiance de Guerre froide, sauce KGB. Désormais, la rédaction a interdiction de fermer la porte de la salle dans laquelle elle travaille. Ce patron qui semblait indifférent aux contenus du site exige de relire tous les articles avant publication.

Les entretiens individuels s'enchaînent. Alors qu'elle cherche une échappatoire professionnelle, une rédactrice soupçonne que ses e-mails personnels ont été consultés. Ceux qui le peuvent quittent la rédaction au plus vite. Après six semaines de grève, les quatre derniers employés finissent par être licenciés pour motif économique, fin 2019. L'affaire est d'ailleurs devant les prud'hommes.

Des contributeurs bénévoles

Privé de petites mains, Xavier Azalbert n'a, les premiers mois de 2020, plus que son abonnement à l'AFP pour alimenter son site. Sans contenu, difficile d'attirer une audience. Alors, le dirigeant cherche à ouvrir ses colonnes à des contributeurs bénévoles. Quitte, là encore, à provoquer sa chance.

En avril, Théo V., étudiant en journalisme, voit avec inquiétude se profiler son arrivée sur le marché de l'emploi, dans un contexte économique sinistré par la pandémie. Pour s'y préparer, ce jeune de 22 ans envoie des propositions d'article à de nombreuses rédactions. Bingo. L'une d'elles répond : France Soir.

« Pour moi, c'était encore un grand nom, plaide Théo. J'étais tellement content. » Lors d'un entretien téléphonique, Xavier Azalbert émet ses conditions : l'apprenti journaliste doit lui fournir « deux ou trois » articles non payés avant d'espérer une collaboration rémunérée.

Qu'importe. L'étudiant retient surtout l'offre de stage, voire de CDD que lui fait miroiter son interlocuteur, il accepte donc que son article soit publié gratuitement sur le site, non signé. Mais le directeur de la publication ne répondra plus jamais à ses messages…

Tant mieux, se console parfois le jeune journaliste, qui observe le site devenu collaboratif mettre en avant toujours plus d'auteurs complotistes ou adeptes de théories alternatives. L'ancien oncologue Gérard Delépine illustre bien le profil de ces contributeurs.

Les revenus du site estimés à 60 000 € par mois

A la retraite avec son épouse, l'homme, connu pour ses positions rassuristes sur la pandémie, a « tout le temps de faire de la littérature ». Le couple publie sur AgoraVox, Riposte Laïque, Mondialisation, les7duQuébec, autant de sites connus pour héberger de fausses informations. « Je demande une seule chose : qu'on ne travestisse pas ce que je dis », explique le vieux médecin.

Les bénévoles sont en contact direct avec Xavier Azalbert, qui met en ligne leurs publications, sans filtre ou presque, parfois sous couvert d'anonymat à travers un nébuleux « Collectif citoyen ». Aucun frais de fonctionnement significatif ne vient alourdir le processus. Les lecteurs n'y voient souvent que du feu et le site revendique trois millions de visiteurs uniques par mois.

Le collectif Sleeping Giants, qui lutte contre le financement du discours de haine, a tenté de sonder ce modèle. D'après ses estimations, France Soir toucherait, grâce aux publicités et aux dons mensuels de ses lecteurs, 60000 € par mois au bas mot. Sans même compter l'apport des nombreux contenus sponsorisés qui continuent de pulluler dans ses rubriques « life-style », « shopping » et « bien-être ».

Défenseur de la liberté d'expression pour certains, il fait des émules

Loin de ces calculs, les soutiens de Xavier Azalbert préfèrent louer un homme « engagé » pour le débat, héraut d'une parole libre, à l'opposé du supposé consensus médiatique. Lui-même rechigne à mettre en avant ses idées personnelles, réfutant tout agenda politique. Publiquement, il indique sobrement vouloir répondre à « un besoin dans le marché au niveau de l'information » à travers « une marque historique ».

Pour Me Arash Derambarsh, qui le représente au pénal, le dirigeant serait victime d'une forme de cabale. « Xavier Azalbert s'est mis beaucoup de personnalités du monde journalistique à dos parce que la marque France Soir est une marque très forte et respectée, raisonne-t-il. Il a remis à plat tout le business plan et le modèle économique. Et cela n'a pas plu, en fait, à la grande majorité des journalistes. »

Lui décrit un « homme charmant, adorable ». Un « homme d'affaires », précise-t-il. De réseaux, pourrait-il ajouter. De Twitter à Discord, Xavier Azalbert se promène librement dans des messageries fermées au public aux côtés de grandes figures conspirationnistes. Silvano Trotta, célèbre théoricien de la « Lune creuse », est l'une d'entre d'elles.

Ses nouvelles relations, l'homme d'affaires les cultive aussi à travers une association, Bon Sens, montée avec d'autres personnages plus ou moins identifiés de la sphère complotiste, dont plusieurs intervenants du film « Hold-Up ».

Censée « fédérer ces acteurs de la société autour d'actions centrées sur la santé », cette association avait été brocardée en décembre pour avoir promis à ses adhérents une réduction fiscale sans en avoir l'autorisation. Plus de 23 000 Français y ont tout de même cotisé. Dans l'ombre, Xavier Azalbert peut compter sur des suiveurs, des lecteurs et, sans doute, des admirateurs. Le secret, parfois, a du bon.