De la fiction à la réalité, comment les documentaires nous ont rendus accros

Le genre se développe de plus en plus sur les plates-formes et utilise les mêmes codes que les séries. Décryptage.

 « Fear City : New York contre la mafia » raconte la guerre du FBI contre la mafia dans le New York des années 1970-1980. Un documentaire qui se regarde comme une série.
« Fear City : New York contre la mafia » raconte la guerre du FBI contre la mafia dans le New York des années 1970-1980. Un documentaire qui se regarde comme une série. Netflix

Des angles originaux, du suspense, des scènes de reconstitution, voire de l'animation, des réalisateurs parfois venus du cinéma. Les documentaires n'ont plus rien à voir avec un empilement d'images d'archives commentées par une voix off.

De la fiction à la réalité

« Avant, il y avait les documentaires d'un côté et la fiction de l'autre. Désormais, la frontière devient plus floue car le documentaire s'inspire des codes de la fiction pour capter un public plus jeune et grand consommateur de séries télé », analyse Jérôme Fritel, grand reporter et réalisateur de plusieurs enquêtes comme « Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde », « Daech : naissance d'un Etat terroriste » et « Main basse sur l'eau ».

Chez Netflix, la façon de raconter les histoires obéit à des codes précis. « Dans une enquête traditionnelle, on a tendance à commencer par l'information, et on va l'expliquer, la détailler, poursuit le journaliste, qui a travaillé sur la série « World's Most Wanted », sur la traque de grands criminels, lancée sur la plate-forme américaine en août. En s'inspirant de la fiction, on n'annonce pas les choses à l'avance, mais le téléspectateur suit l'évolution de l'histoire comme dans un film à suspense. »

« C'est comme si vous mettiez le titre à la fin de l'article ! confirme le producteur Thomas Zribi, à l'origine de « World's Most Wanted ». Ce genre de narration est nouveau pour des Français. On nous a demandé aussi de couper l'histoire avec des flash-back pour faire monter l'attente du spectateur. A l'image, il fallait aussi avoir une qualité proche de celle du cinéma, filmer avec des drones, illustrer avec une belle musique. »

Les professionnels des films animaliers eux aussi n'hésitent plus à utiliser des artifices. « A la fin des années 1990, on a commencé à faire des documentaires racontant des histoires en les mettant en scène et en jouant avec le réel, se souvient le réalisateur et producteur Frédéric Fougea, à l'origine notamment de « l'Odyssée de l'espèce » et du « Plus Beau Pays du monde ». L'idée était d'apprendre des choses au public tout en le divertissant. On se sert de la dramaturgie : un événement déclencheur, des enjeux contredits par des obstacles. C'est plus fort encore dans les films animaliers car il n'y a pas de dialogue. » Et c'est sans compter sur l'utilisation d'effets spéciaux. « On invente tous des procédés pour se rapprocher au plus près de l'action des animaux », souligne-t-il.

Des rebondissements en série

Bien sûr, d'autres y avaient pensé bien avant. Mais les séries documentaires se multiplient en trois, quatre, six épisodes assez courts et nerveux. Et là encore, la fiction a déteint sur le genre. « L'idée est de retenir le téléspectateur le plus longtemps possible en le mettant en appétit à la fin de chaque épisode avec un cliffhangher (NDLR : un rebondissement inattendu qui appelle une suite), note Jérôme Fritel. En France, on a aussi des documentaires en plusieurs parties, mais le découpage est plutôt chronologique. Chez les Anglo-Saxons, la chronologie ne guide pas forcément : ce sont les ressorts narratifs qui comptent. »

Et de citer l'exemple de la série « Fear City : New York contre la mafia » sur Netflix « qui se regarde comme une série avec l'impression d'être dans des épisodes de Mission : Impossible, sauf que tout est vrai. »

Moins de commentaires, plus d'effets

« Quand je vais dans des festivals, la première question qui revient est : y aura-t-il un commentaire ? L'écriture sans commentaire est devenue tendance, notamment parce qu'elle est plus internationale, constate Jérôme Fritel. On va chercher au sein de l'histoire des témoins qui vont la raconter, aider à faire progresser le récit et des archives pour recontextualiser. »

Montez le son

La musique ne fait pas tout. Les sons font également l'objet d'un travail minutieux. « Le sound design — à savoir la fabrication d'un univers sonore — est une partie importante dans mes films, révèle Frédéric Fougea. Une équipe y est dédiée pour recréer une ambiance. Si on montre une cascade à l'image, on ne va pas juste prendre son bruit mais mélanger huit à quinze sons différents pour donner une puissance particulière. Idem pour un loup : on veut sentir sa respiration, et on va travailler plusieurs sons pour donner l'illusion d'être dans sa gorge ! »