Corinne Masiero de retour dans «Capitaine Marleau» : «Gueuler, c’est toujours nécessaire»

La comédienne revient ce mardi soir sur France 3 dans un nouvel épisode de « Capitaine Marleau ». L’occasion d’un long entretien sans langue de bois.

 Covid-19, parité dans le cinéma, Césars… comme à son habitude, Corinne Masiero n’a pas la langue dans sa poche.
Covid-19, parité dans le cinéma, Césars… comme à son habitude, Corinne Masiero n’a pas la langue dans sa poche. FTV/PASSIONFILMS/Prebois

Elle surgit en s'égosillant sur des skis avant de tester la glace où une patineuse vient d'être assassinée. Nouvel univers pour la « Capitaine Marleau », de retour mardi à 21h05 sur France 3, avec un épisode inédit, tourné en février dernier dans les Vosges avec en invité Sylvie Testud et Christophe Lambert. Plus sobre, l'héroïne préférée des téléspectateurs n'en garde pas moins sa repartie, à l'instar de Corinne Masiero, 56 ans, qui l'incarne.

C'était comment de reprendre les tournages après le confinement ?

CORINNE MASIERO. On a repris en enchaînant un épisode en juillet, un en septembre et on va en tourner un autre en novembre. Il y a des consignes très précises : masques obligatoires, transport en voiture en nombre limité, pas plus de cinq par table à la cantine. Je trouve que c'est n'importe quoi. Les techniciens en chient avec leur masque toute la journée, mais quand on se retrouve le soir, les gens amènent les plats sans porter de gants, personne ne porte de masque à table. Moi, je n'en mets pas, sauf dans un milieu confiné comme un bus ou quand je suis avec une personne fragile ou qui flippe. C'est pas cohérent ou alors faut tout mettre en place pour éviter toute contamination partout.

Vous venez de tourner un futur « Marleau » avec Béatrice Dalle. Deux femmes qui n'ont pas leur langue dans leur poche, ça donne quoi ?

Béatrice Dalle est un cadeau de la vie, quelqu'un de très entier, ouvert sur les autres. Elle est curieuse de tout, n'a peur de rien, elle est douce, drôle, vénère sur plein de trucs, très respectueuse et très professionnelle. Je la kiffe à mort… Une putain de gonzesse.

Dans certains épisodes, vous poussez le bouchon en multipliant les sorties, les grivoiseries. Que répondez-vous à ceux qui trouvent que vous en faites trop ?

Ils peuvent dire ce qu'ils veulent, j'en ai rien à foutre. Peut-être qu'ils ont raison : si, ça se trouve c'est nul à chier, mais moi ça me plaît. Après, il y a un bouton de télé qui peut s'éteindre aussi.

L'actualité vous influence beaucoup pour glisser des messages ?

Parfois, des répliques s'y prêtent et je trouve un moyen de les glisser. Parfois, ça ne passe pas. Des passages ne sont pas forcément gardés. Je n'ai pas d'œil sur le montage final.

Corinne Masiero incarne le capitaine Marleau depuis 2015. Jérôme Prebois/FTV/PassionFilms
Corinne Masiero incarne le capitaine Marleau depuis 2015. Jérôme Prebois/FTV/PassionFilms  

Il y a encore trop peu de femmes réalisatrices. Que faire pour évoluer vers davantage de parité ?

Je suis hyperpartisane du quota au moins les premières années, car c'est le seul moyen pour qu'il y ait une prise de conscience. S'il y avait des quotas, les nanas seraient au courant qu'elles pourraient se présenter pour la réalisation ou les postes clés souvent occupés par des personnes de sexe masculin. Et ça obligerait ceux qui ont le pouvoir à embaucher des personnes de sexe féminin.

Y a-t-il aussi trop de héros masculins ?

Oui. Il y a des projets de films ou le personnage principal est masculin alors que cela pourrait être une gonzesse. Quand je demande : « Pourquoi c'est pas une femme ? » On me répond souvent : « Ah ben on n'y avait pas pensé ». C'est valable aussi pour les communautés qu'on ne voit jamais à l'écran : des personnes de couleur, celles qui ont un handicap, celles de milieux prolos… Et pour une femme, si t'as passé 35 ans, va te faire foutre ! On devrait montrer des gueules, des âges, des origines, des genres différents ou des non-genrés. Pour moi, ça passe d'abord par les quotas.

L'Académie des Césars vient d'élire une nouvelle présidente Véronique Cayla et un vice-président Éric Toledano. Leur faites-vous confiance pour secouer le cocotier ?

On a fait la première assemblée générale des Césars (NDLR : le 29 septembre). Tous les gens avec qui j'ai parlé sont très désireux de faire bouger les choses. Véronique Cayla a dit qu'elle y était prête. Des ateliers vont se mettre en place pour faire des propositions concrètes. Et si ça ne bouge pas, il faudra putscher!

Vous avez proposé qu'Adèle Haenel préside la prochaine cérémonie

Elle représente tout ce vers quoi on veut aller au niveau de la parité et le fait d'ouvrir sa gueule face aux choses inadmissibles qui ont pu se passer pour la dernière cérémonie. C'est la seule qui a fait un geste très fort (NDLR : elle a quitté la salle quand Roman Polanski accusé de viols par plusieurs femmes a reçu le César du meilleur réalisateur) et elle a eu l'intelligence de le faire au bon moment. Je m'en veux de ne pas avoir fait ça ailleurs. J'ai proposé qu'elle soit la maîtresse de cérémonie en lui lassant carte blanche pour dire ce qu'elle veut, car ça serait un signal fort pour montrer qu'on va dans un autre sens. Mais, il ne faut pas non plus qu'on se serve d'elle pour valider quelque chose qui ne serait pas acceptable.

Vous parlez là du maintien de Roman Polanski comme membre historique ?

Il y a un souci de démocratie, de transparence et de parité. La démocratie, c'est déjà d'être élu et pas d'être imposé comme membre historique. Cela nécessite de changer les statuts. J'attends des actions et des actes forts.

Vous trouvez que le cinéma reste trop mou face aux agressions sexuelles ?

Il n'y a pas que le cinéma ! Dans toutes les professions, il y a la peur de perdre son boulot, d'être black-listés et pour les victimes la sidération, l'impossibilité d'en parler. Grâce à MeToo et à des témoignages comme celui d'Adèle Haenel, des gens se rendent compte qu'ils ne sont pas seuls. Cependant, il faut aussi imposer des obligations à ceux qui ont les pouvoirs de prendre des mesures.

Des formations ont été lancées par le Centre national du cinéma pour prévenir et agir contre les violences sexuelles dans le 7e art. Une bonne idée ?

Tout est bon à prendre. Par ailleurs, des films et spectacles donnent une image faussée de ce que devrait être la société avec des représentations où une femme est considérée comme un objet, est bonne quand elle fait telle taille, qu'elle a tel âge, telle couleur, qu'elle vient de tel milieu. Il faut donner un grand coup de pied là-dedans. Foutez-nous la paix ! On s'habille comme on veut, on a la gueule qu'on veut, on a des poils si on veut, on a le droit de se maquiller ou pas, d'aller en topless sur une plage ou de mettre un voile.

Sur des tournages, avez-vous assisté à des faits de harcèlement ?

J'en ai jamais vu, mais j'ai entendu des réflexions sexistes deux fois sur un plateau et une fois à la cantine. À chaque fois, je suis allée dire : « Non, on ne peut pas dire ça ! » Ça amène tout de suite une discussion. On doit être vigilants.

En juin, vous étiez sur scène avec le trio des « Vaginites » pour un spectacle avec des textes sur les violences conjugales. Muriel Robin, qui s'engage beaucoup sur cette question estime que les mesures tardent. Ça vous met en rogne ?

Comment ne pas être en rogne ? Y'en a marre. Il faut taper du poing sur la table. Cet été, je suis allée avec des potes en Ardèche et on est tombé dans un foyer où il y avait de la violence qui, là, venait de la mère : on s'est retrouvés à la gendarmerie pour protéger les trois enfants. On attend des actes au niveau des pouvoirs publics pour mieux prendre les plaintes, aider les associations qui prennent en charge les victimes, faire de l'éducation dans les écoles pour dire aux garçons ce qu'ils n'ont pas le droit de faire.

Vous qui jouez souvent des rôles engagés, recevez-vous beaucoup de propositions à contre-emploi ?

J'ai joué toutes sortes de rôles, pas seulement des manifestantes ou des assistantes sociales, mais aussi des bourgeoises, des nanas attaquées… Effectivement, il suffit que tu joues une banquière, une mère de famille, une fermière et, comme par hasard, on te propose les mêmes rôles. Si j'ai déjà fait, je décline sauf si cela raconte autre chose. Faire juste du copier-coller ne m'intéresse pas : c'est de la fainéantise artistique. Il y a un manque d'imagination de la part de producteurs, directeurs de casting, réalisateurs. D'où l'importance des quotas : s'il n'y a pas d'obligation, ils ne se remettront pas en question.

Quand vous apparaissez seins nus dans « Groland » ou fustigez le gouvernement, faites-vous peur au cinéma ?

J'en ai aucune idée. Il y a des gens que je rencontre, qui étaient sur le qui-vive, et me disent : « Ah, en fait, je ne pensais pas que tu étais comme ça ! » On a tous des avis sur plein de choses et on se goure.

La situation du spectacle vivant, quasi à l'arrêt avec le Covid-19, vous inquiète ?

Oui. C'est une catastrophe, car des dates sont reportées deux, trois fois, voire annulées. Cela met en péril des compagnies entières. Si on autorise les gens à prendre les transports en commun et qu'on les empêche d'aller voir un spectacle, ça n'a aucun sens. Si rien n'est mis en place pour aider les compagnies, les techniciens, les intermittents, cela va être l'hécatombe dans les trois ans à venir. Mais, pour ça, on n'a peut-être pas les meilleurs aux commandes.

Vous avez parfois été trop loin ou crié trop fort ?

Ah non, gueuler c'est toujours nécessaire !