Comment le CSA gère les alertes des téléspectateurs

Le régulateur du PAF souhaite faciliter les saisines des téléspectateurs avec des outils plus efficaces pour mieux déceler d’éventuels dérapages. Immersion dans les coulisses de cette institution pas comme les autres.

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 Parfois accusé de ne pas être assez réactif — notamment après des dérapages dans les émissions de Cyril Hanouna —, le CSA a mis à jour son site Web afin que chacun puisse plus facilement faire un signalement.
Parfois accusé de ne pas être assez réactif — notamment après des dérapages dans les émissions de Cyril Hanouna —, le CSA a mis à jour son site Web afin que chacun puisse plus facilement faire un signalement. LP/Olivier Arandel

Une suspension de « Touche pas à mon poste »? De la publicité avant et après? Une nouvelle amende infligée à C 8? Ou une simple mise en demeure? Dans les prochains jours, le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) va rendre sa décision concernant la dernière affaire Hanouna. Pas celle d'un dérapage homophobe ou sexiste cette fois, mais d'une publicité clandestine pour la compagnie fantôme Skyline Airways, apparue plusieurs fois à l'antenne en septembre 2019.

D'après nos informations, le rapporteur indépendant qui a mené l'instruction vient d'adresser ses conclusions aux sages. Tout comme celui chargé d'un dossier encore plus brûlant, ouvert après les propos polémiques d' Eric Zemmour sur les mineurs étrangers isolés, dans l'émission « Face à l'info » diffusée sur CNews en octobre dernier. Potentiellement, deux petites bombes à retardement entre les mains du régulateur du paysage audiovisuel français (PAF).

Trois minutes trente pour déposer une plainte en ligne

Dans les deux cas, le Conseil supérieur de l'audiovisuel a été alerté directement par les téléspectateurs, un processus indispensable au bon fonctionnement de l'institution qui doit également gérer l'attribution des fréquences, le pluralisme politique, la protection de l'enfance ou encore les obligations culturelles. En 2020, 50000 saisines ont été prises en compte. C'est 35% de moins que l'année précédente alors que les Français ont passé 18 minutes de plus devant leur télévision, soit en moyenne 3 h 58 par jour.

Depuis mi-janvier, le CSA a donc lancé de nouveaux outils pour faciliter la démarche, avec notamment une cloche sur la page d'accueil du site web et un formulaire plus intuitif. Montre en main, cela prend trois minutes trente pour déposer une plainte en ligne.

Dépoussiérage 2.0

« Notre communication n'était parfois pas suffisamment accessible car tournée vers les professionnels du secteur, diffuseurs, producteurs ou journalistes, reconnaît Roch-Olivier Maistre, le président du CSA. Nous souhaitons nous ouvrir davantage au grand public, que notre institution soit plus agile, plus réactive. » D'où ce dépoussiérage 2.0.

Comment le CSA gère les alertes des téléspectateurs

Roch-Olivier Maistre est le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). Le Figaro/Sébastien Soriano

« 100% des alertes sont prises en compte, même si elles ne donnent pas toutes lieu à des décisions du conseil », assure la direction du CSA, qui a mis en place, en parallèle, une newsletter pour répondre aux questions fréquemment posées, comme sur le retard des premières parties de soirée. Parmi les récentes plaintes? Celles concernant la séquence de « Touche pas à mon poste » avec Loana, apparue très fragile mardi soir. Le début d'un long processus.

Derrière chaque saisine, il y a une équipe, composée d'une cinquantaine de juristes, chargée d'identifier les problèmes rencontrés. Pour la première fois, celle-ci nous a ouvert les portes. Ou plutôt ses écrans, pour cause de télétravail mais aussi d'inaccessibilité du siège situé en bord de Seine, en cette période de crue.

Deux mois à deux ans pour traiter une demande

« Environ 80% des alertes concernent des problématiques de discrimination et de déontologie », affirme Laure Leclerc, directrice des programmes. Son service a, par exemple, dû évaluer la pertinence des chiffres sur l'absentéisme des profs pendant le premier confinement, donnés dans le 20 Heures de France 2. Pour ce cas-là, aucun manquement n'a été constaté.

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« En priorité, nous traitons les dossiers mentionnant un problème de droit à l'image, souvent des personnes filmées sans leur consentement, poursuit Laure Leclerc. Idem pour les signalements envoyés par une association, une institution officielle ou un grand nombre de plaintes sur un même thème. » Temps de traitement pour chaque demande jugée recevable : entre deux mois et deux ans, pour les affaires de récidives qui demandent l'intervention d'un rapporteur indépendant.

Première étape, le visionnage de la séquence incriminée dans son intégralité grâce à un logiciel interne qui garde en mémoire les programmes de 92 chaînes pendant cent jours. « Certains nous imaginent devant des murs d'écrans à scruter la télé toute la journée, mais non. Nous opérons toujours a posteriori », nous précise-t-on.

Au chargé de mission concerné de remplir une fiche très détaillée, qui énumère toutes les problématiques posées — respect de la présomption d'innocence, sources citées, dignité de la personne… — et les solutions proposées, soumise ensuite à la direction juridique, puis à la direction générale. Avec, parfois, une demande de complètement d'information adressée aux diffuseurs. Les dossiers les plus pertinents sont discutés en groupe de travail, sous la direction d'un des six sages. Avant un éventuel passage en collège plénier, présidé par Roch-Olivier Maistre.

«Nous ne sommes pas le tribunal de l'opinion»

« Beaucoup se demandent : Que fait le CSA ? quand ils sont choqués par une ligne éditoriale ou des propos humoristiques, observe Roch-Olivier Maistre, qui aimerait réduire le temps de traitement des alertes. Nous n'intervenons que quand nous estimons que c'est juridiquement possible. Jamais à chaud, et en gardant toujours à l'esprit que le principe, c'est la liberté d'expression. Nous ne sommes pas le tribunal de l'opinion. C'est la loi qui fixe les règles. La ligne rouge est franchie quand ces règles ne sont pas respectées par une chaîne ou une radio. »

En 2020, c'est la chanson « Jésus est pédé », interprétée par l'humoriste Frédérique Fromet dans l'émission « Par Jupiter » sur France Inter qui a suscité le plus de plaintes : plus de 7300. Ce mauvais buzz n'a pourtant pas débouché sur une quelconque sanction. « Nous avons tout de même averti la direction de Radio France que cette chanson avait heurté autant d'auditeurs », précise la directrice des programmes du CSA. Des discussions avec les patrons de chaînes ont également été engagées sur les choix, souvent discutés, des experts pour traiter de la crise sanitaire.

Mais toutes ces démarches ont aussi leurs limites. « En 2017, quand Cyril Hanouna a multiplié ses dérapages, Vincent Bolloré l'a toujours soutenu, peu importe le nombre de saisines, se souvient un visage du groupe Canal+ qui appartient à l'homme d'affaires breton. Au contraire, il avait carte blanche pour se moquer du CSA, jusqu'à écrire une chanson parodique sur Olivier Schrameck (NDLR : le prédécesseur de Roch-Olivier Maistre) ».

Pas sûr que la tâche soit plus simple dans les prochains mois : le champ d'action s'étendra aux plates-formes, comme Netflix ou Amazon.