«Chanson douce» : l’infanticide, un sujet trop difficile pour le grand écran ?

Le très beau long-métrage, adapté du best-seller de Leïla Slimani, a « raté » sa sortie en salles en novembre 2019. Sa diffusion ce mardi soir en prime time sur Canal + (21 heures) lui offre une autre fenêtre.

 Inspiré d’un fait divers qui s’est déroulé en 2012 aux Etats-Unis, adapté du Goncourt 2016, « Chanson douce » offre à Karin Viard un rôle glaçant et fascinant.
Inspiré d’un fait divers qui s’est déroulé en 2012 aux Etats-Unis, adapté du Goncourt 2016, « Chanson douce » offre à Karin Viard un rôle glaçant et fascinant. Studio Canal

En termes diplomatiques, on dit que le film « n'a pas rencontré son public ». De façon plus crue, cela signifie qu'il a été un échec. Sorti en salles le 27 novembre 2019, « Chanson douce » n'a réalisé au total que 217000 entrées : après avoir engrangé 112000 tickets lors de sa première semaine, il a rapidement quitté l'affiche. Un score très décevant pour un film avec un casting prestigieux (il est porté par Karin Viard, mais aussi Leïla Bekhti et Antoine Reinartz), qui a coûté 4,9 millions d'euros et qui est adapté d'un best-seller vendu à plus d'un million d'exemplaires, ayant reçu le prix Goncourt en 2016.

D'autant que ce drame signé par la réalisatrice Lucie Borleteau a globalement reçu de très bonnes critiques. Et même valu une nomination aux César pour Karin Viard, glaçante en nounou diabolique. Adaptation fidèle du roman de Leïla Slimani, le film met en scène Paul et Myriam, un couple de Parisiens qui se met en quête d'une nounou lorsque Myriam, avocate, reprend son travail. Ils pensent avoir déniché la perle rare lorsqu'ils rencontrent Louise… Construite sur des silences ou des échanges de regard inquiétants, cette chronique d'un drame annoncé se révèle fascinante.

Les producteurs y croyaient dur comme fer

Passionnée de cinéma, Leïla Slimani avait d'ailleurs écrit son roman en pensant à une adaptation sur grand écran. « J'ai toujours envisagé mon écriture de manière cinématographique : j'écris par scènes, je vois comment mes personnages sont habillés…, nous confiait-elle récemment. Il y a une cohérence, une continuité à ce que mes livres deviennent des films. »

Des dizaines de producteurs avaient essayé d'obtenir les droits de « Chanson douce », et Karin Viard elle-même avait sauté sur son téléphone, avant même d'en avoir terminé la lecture, parce qu'elle rêvait d'incarner cette femme mystérieuse, monstrueuse et terriblement humaine.

Comment expliquer alors que ce long-métrage n'ait pas attiré les foules ? « C'est une question de désir, ça n'a rien à voir avec la qualité du film », estime Philippe Godeau, l'un des coproducteurs de « Chanson douce ». Qui précise au passage qu'il misait sur un minimum de 500000 entrées.

Un désir « bloqué » par le sujet : l'infanticide? En décembre 2019, alors que d'autres films « sociétaux » cartonnaient en salles (« les Misérables », « Hors Normes », « Au nom de la terre » et « J'accuse »), une spectatrice de l'UGC des Halles (Paris Ier) nous avait confié « ne pas avoir peur des sujets graves », mais refusait de voir « Chanson douce » : « Je vais au cinéma pour me divertir… ou pour comprendre, mais là, j'ai peur de souffrir », précisait Muriel, naturopathe de 56 ans.

Pas de recette miracle

« Il n'y a pas de sujet tabou au cinéma », considère pourtant Philippe Godeau. Et le producteur d'évoquer les succès de trois films qu'il a produits sur des thèmes délicats : « les Nuits fauves », histoire d'un homme qui choisit de ne pas avouer sa séropositivité à ses partenaires, « C'est la vie », sur les soins palliatifs ou « le Huitième jour », sur une amitié entre un homme et un jeune trisomique, « que personne ne voulait financer » et qui a pourtant réalisé 3,6 millions d'entrées en salles… « Un échec, c'est comme un accident de voiture : tout d'un coup, l'envie des spectateurs bascule et on ne sait pas pourquoi », lâche Philippe Godeau.

Karin Viard joue Louise, la nounou embauchée par Myriam (Leïla Bekhti). Studio Canal
Karin Viard joue Louise, la nounou embauchée par Myriam (Leïla Bekhti). Studio Canal  

« C'est la magie du cinéma : il n'y a pas de recette, poursuit le producteur. On a beau essayer d'analyser les entrées en salles, on ne peut pas prévoir qu'une comédie musicale en noir et blanc ou un documentaire sur les pingouins (NDLR : « The Artist » et « la Marche de l'empereur ») vont être des succès, ni que certaines comédies à gros budgets vont faire des flops. »

Philippe Godeau veut « continuer de croire en des sujets a priori difficiles ». En attendant, il espère que la « barrière » qui a empêché le désir des spectateurs d'aller voir « Chanson douce » en salles n'existera pas pour sa diffusion sur Canal +. Le film a une deuxième chance ce mardi soir et il mérite de faire du bruit.

LA NOTE DE LA RÉDACTION : 4/5

« Chanson douce », drame français de Lucie Borleteau (2019), avec Karin Viard, Leïla Bekhti, Antoine Reinartz… 1h40.