Théâtre : «Affaires sensibles», de la radio à la scène

Le journaliste de France Inter Fabrice Drouelle partage l’affiche avec Clémence Thioly dans une adaptation théâtrale de son émission, actuellement au théâtre Tristan-Bernard, à Paris (VIIe).

 Fabrice Drouelle et Clémence Thioly partagent la scène et jouent dans trois « Affaires sensibles » dont celle de Marie Humbert, mère courage qui a aidé son fils Vincent à mourir.
Fabrice Drouelle et Clémence Thioly partagent la scène et jouent dans trois « Affaires sensibles » dont celle de Marie Humbert, mère courage qui a aidé son fils Vincent à mourir.  Fabienne Rappeneau

Des ondes aux planches, il n'y a qu'un pas, grand, « vertigineux » même, comme le dit humblement Fabrice Drouelle, qui l'a pourtant franchi, avec angoisse et excitation, gourmandise et fierté. Depuis la semaine dernière, l'émission « Affaires sensibles » qu'il anime du lundi au vendredi sur France Inter, se décline désormais sur scène, au théâtre Tristan-Bernard (Paris, VIIIe) dans un spectacle très réussi qu'il porte en compagnie de Clémence Thioly.

Sur scène, trois affaires choisies parmi plus de 700 traitées dans l'émission à succès (NDLR : plus de 700 000 auditeurs quotidiens et premier podcast de la grille). Trois histoires de femmes. Pourquoi? « Parce que cela fait partie des rares progrès que l'on fait dans ce monde désespérant, le regard que l'on pose sur la femme, il faut qu'on continue, mais au moins ça, c'est en mouvement », souffle le journaliste.

Dans une mise en scène dépouillée, alliant jeu de lumières et projections sur des tissus drapés tombés des cintres, le conteur de ces destins joue de sa voix signature que les auditeurs d'Inter connaissent depuis 1988, tandis que la comédienne est tour à tour Pauline Dubuisson, condamnée pour avoir tué son amant dans les années 1950, Edith Cresson, seule femme Premier ministre, puis Marie Humbert, mère courage qui sera poursuivie pour avoir aidé, sur sa demande, son fils Vincent à mourir.

Pas un novice du théâtre

« Que ces femmes soient incarnées, c'était mon idée et mon exigence, alors qu'au départ, il était question que je sois seul », précise Fabrice Drouelle qu'on est venu trouver au printemps 2019 avec cette idée : adapter « Affaires sensibles ». « Je me suis posé des questions, mais des gens ayant pignon sur rue dans le théâtre estimaient le projet réalisable, raconte-t-il. Je leur ai fait confiance et été assez honoré qu'ils trouvent l'émission suffisamment intéressante pour en faire un objet théâtral ».

Banco, donc. « La présence de Clémence est un grand soutien, sourit-il. Et puis c'est cohérent avec la narration de l'émission qui est ponctuée d'archives ». A 60 ans, l'homme n'est pas un novice. Il a déjà une longue pratique du théâtre, jouant et mettant en scène depuis vingt ans, trois fois déjà dans le Off d'Avignon. « Dans des petits circuits, minimise-t-il. Mais sans cette pratique, je ne me serais pas lancé ».

« Vertigineux », le mot est à nouveau lâché. « Est-ce que je vais pouvoir faire cela ? », s'est-il souvent interrogé pendant la construction du spectacle. « C'est, je crois, la chose la plus difficile que j'ai faite de ma carrière professionnelle », confie-t-il, pointant un degré d'exigence qu'il n'imaginait pas. Le trac est immense. Le soir de la première, mais aussi, depuis, chaque soir. Mais le plaisir est présent aussi.

Dans le spectacle Fabrice Drouelle endosse le costume de François Mitterrand. Fabienne Rappeneau
Dans le spectacle Fabrice Drouelle endosse le costume de François Mitterrand. Fabienne Rappeneau  

« C'est dans la partie Edith Cresson que je prends le plus de plaisir », confie-t-il. Un moment du spectacle dans lequel il endosse le costume de François Mitterrand. « La politique, c'est mon terrain de jeu favori, parce qu'on peut prendre un peu de distance, le meurtre n'y est que symbolique », sourit-il. Edith Cresson a tout de même vécu l'enfer à Matignon, c'est elle-même qui le lui a dit.

Avant l'été, il l'a rencontrée dans le cadre de ce spectacle, pour qu'elle lui raconte. « Elle n'était pas très chaude au départ, un peu tendue et distante, rappelant comment les journalistes lui avaient bien savonné la planche, rapporte-t-il. Et au fur et à mesure, elle s'est confiée. Elle a tenu à relire mais n'a rien retoqué. Tout ce que dit Clémence nous a été confié par Edith Cresson ». Agée de 86 ans, l'ancienne cheffe du gouvernement doit venir voir le résultat début octobre.

Une mise en scène élégante

Ce spectacle, nous en avons vu la première enthousiasmée et enthousiasmante, le 22 septembre. Quelques minutes d'adaptation sont nécessaires, le temps de lier le son si familier de cette voix qui enveloppe l'auditeur avec l'image et aux présences physiques. Le mariage est harmonieux, Clémence Thioly est excellente, la mise en scène élégante au ton juste.

Aux justes tons, aussi, puisque le journaliste, à l'aise, module sa voix au gré des affaires. De neutre pour Dubuisson, il se montre plus distant, ironique même, sur Cresson et en empathie totale pour le drame que vit Marie Humbert…

En conclusion, on apprend comment le jeune Fabrice a découvert sa vocation. En lisant un livre trouvé par hasard dans la bibliothèque de l'hôpital de Lisieux, en Normandie, où il séjournait pour un petit pépin. « Le Pull-over rouge » portait sur l'affaire Christian Ranucci. « J'ai été fasciné, se souvient-il. En partageant cela, on expliquait pourquoi j'aime tant raconter des histoires », souligne celui qui encore a cette jolie formule sur scène : « La réalité a plus de talent que la fiction ».

«Affaires sensibles», le mardi à 18 h 45 et le dimanche à 16 heures au Théâtre Tristan-Bernard (Paris, VIIIe). Tarif : de 11 € à 36 €. Tarifs : de 11 à 36 euros.