Nuits parisiennes : au Crazy Horse, cocon rouge et silhouettes magnétiques

Le cabaret du quartier des Champs-Elysées a rouvert ses portes jeudi 1er octobre après de longs mois de fermeture. Retour sur l’histoire folle d’un lieu emblématique des nuits parisiennes.

 Les danseuses du Crazy Horse, le 30 septembre, à la veille de la réouverture du cabaret, fermé de longs mois à cause du Covid-19.
Les danseuses du Crazy Horse, le 30 septembre, à la veille de la réouverture du cabaret, fermé de longs mois à cause du Covid-19. LP/Frédéric Dugit

Elle sort du bain, rieuse, la poitrine menue découverte. « C'est Candida, l'une des premières danseuses emblématiques du Crazy », sourit Sylvia qui travaille au cabaret, devant le cliché en noir et blanc accroché au mur. Une image diablement naïve : une femme qui se lave… sur scène. Toute en simplicité et érotisme. Une signature qui s'imprime longtemps dans la rétine. Le Crazy Horse a rouvert jeudi 1er octobre après de longs mois de fermeture liés au Covid-19.

Le cabaret emblématique du quartier des Champs-Elysées, avenue George-V, dans le VIIIe arrondissement de Paris, célèbre aussi son 69e anniversaire, date qui sonne comme un savoureux pied de nez, avec son show « Totally Crazy » en jauge limitée. Avec, sur scène, cette silhouette qui magnétise : lèvres rouges, talons aiguilles et, bien sûr, cette cambrure si particulière.

Ultimes répétitions le 30 septembre avant la réouverture. /LP/Frédéric Dugit
Ultimes répétitions le 30 septembre avant la réouverture. /LP/Frédéric Dugit  

Dans l'obscurité, Andrée Deissenberg, qui dirige cette institution depuis 2006, navigue en costume noir sous les boules à facettes. Elle se faufile jusqu'au bureau d'Alain Bernardin, le fondateur, mort en 1994. Dans cette étroite pièce, il recevait les danseuses une par une pour travailler des numéros. « Elles sortaient par une petite porte au cas où Lova Moor, meneuse de revue devenue sa femme, débarquerait à l'improviste », murmure-t-elle.

Des légendes, il y en a beaucoup ici. En déambulant sous le plafond bas, on se rend vite compte qu'une aura de mystère nappe ce lieu sensuel. A l'image des zones d'ombre qui dissimulent les parties intimes des danseuses. Dans cette atmosphère feutrée, Andrée s'empare d'un album photo avec des visages familiers de Jean-Paul Belmondo à Philippe Sollers, en passant par Maria Callas. Assise dans un canapé, la propriétaire revient sur l'histoire de ce cocon rouge rempli de miroirs où se reflète un ballet de silhouettes.

Des effeuilleuses dans un décor de saloon

Andrée Deissenberg, la directrice générale du Crazy Horse, et les danseuses en pleine répétition. /LP/
Andrée Deissenberg, la directrice générale du Crazy Horse, et les danseuses en pleine répétition. /LP/  

Il faut revenir à l'après-guerre. A cette époque où la jeunesse arbore des jeans et mâche des chewing-gums. Alain Bernardin, enfant de bonne famille, rêve de créer son café-théâtre. En 1951, il tombe sur une ancienne cave à charbon du quartier des Champs. L'artiste, passionné des Etats-Unis, y lance son enseigne au décor de saloon. « Des cow-boys accueillaient les clients », s'enflamme Andrée.

Mais les années 1950 amènent aussi l'explosion du strip-tease. Une vague de charme déferle sur l'Europe et Bernardin saisit l'occasion. « Il crée des numéros qui marquent les esprits, comme une veuve qui se trémousse sur le cercueil de son mari ou une nonne qui se dénude, énumère Andrée. Il lance aussi les effeuilleuses, des danseuses avec des prestations plus travaillées, comme Miss Candida et son bain. Un numéro repris par Dita Von Teese en 2006. »

Côté loges, un cocon écarlate pour les danseuses./LP/Fred Dugit
Côté loges, un cocon écarlate pour les danseuses./LP/Fred Dugit  

Dans les loges, on tombe sur des brosses à cheveux, une dizaine de perruques flashy et… une télévision. « Une fois, des filles ont loupé un final parce qu'elles regardaient du foot », rit Vénus, une danseuse aux yeux en amandes. Lors de la période Bernardin, certaines étaient tout aussi têtes en l'air. Un soir, ses danseuses principales, dont sa femme, partent s'amuser en boîte sur les Champs-Elysées entre deux numéros et oublient… de revenir. Oups. Fou de rage, Bernardin décide de mettre en place une pointeuse. « Avec une ponction sur leur salaire en cas de retard ! », précise Sylvia.

L'heure n'est plus à la rigolade. Régnant en maître, Alain Bernardin mène sa salle d'une main de fer. Avant une représentation, une danseuse retardataire, effrayée par cette retenue sur salaire, déboule à toute allure sur la route. Un policier lui fait signe de s'arrêter, sans succès. Imaginez la scène : la belle lui lance négligemment sa carte d'identité en criant « Retrouvez-moi au Crazy » et continue sa course folle. Le policier s'est donc… retrouvé dans la file d'attente du cabaret !

Johnny, Polnareff, Prince… sous le charme

Souvenirs, souvenirs : au détour d’un album photo, un cliché de Johnny, tombé amoureux de l’une des danseuses. /LP / Fred Dugit
Souvenirs, souvenirs : au détour d’un album photo, un cliché de Johnny, tombé amoureux de l’une des danseuses. /LP / Fred Dugit  

D'autres tournent plutôt la tête des clients. En tournant les pages, une photographie intrigue : Johnny Hallyday, bronzé, en train de rire avec une jeune femme brune. Le chanteur s'était entiché de Rosa Fumetto, sculpturale italienne au regard de braise dans les années 1970. « Son numéro consistait à se dévêtir devant un volcan en éruption, raconte Andrée. Il l'a même demandé en fiançailles. Elle l'a quitté. »

Sur un autre cliché, un jeune homme entouré de femmes en petite tenue dénote avec ses lunettes blanches : c'est Michel Polnareff. Très amoureux d'une danseuse lors de ses débuts dans la musique, il la demande en mariage. « Elle lui a dit : non, je veux un Elvis Presley », s'amuse Andrée. Pas de bol : il devient une star et elle finit avec… le chauffeur d'Elvis Presley. « C'est ce qui se raconte ici en tout cas ! »

Dans les années 1990, c'est au tour de Prince de vibrer pour Tallulah, une danseuse d'origine iranienne. Sauf que la règle était claire : aucun lien avec les danseuses. Qu'à cela ne tienne, le roi de la pop, malin, conçoit un numéro pour le Crazy et obtient en échange que sa favorite puisse danser dans son clip « The Greatest Women Ever Sold ».

Autant d'histoires qui continuent de délier les langues entre deux spectacles. Aujourd'hui encore, les danseuses ont chacune leurs anecdotes. « Johnny Depp m'a embrassée subrepticement après un show il y a un an », nous glisse l'une d'elles. Des souvenirs avec des hommes connus, mais pas seulement. L'actrice et mannequin « Cara Delevingne vient souvent s'éclater entre copines », note ainsi la propriétaire.

ON DÉCOUVRE : l'envers du décor du clip de Beyoncé

Parfois, Andrée Deissenberg, la propriétaire, reçoit des coups de fils peu communs. Un jour, on lui demande une privatisation pour un tournage, deux jours avant l'échéance. Quelques danseuses sont alors appelées illico presto. En arrivant, elles découvrent sur scène… Beyoncé !

Gloria, brune souriante qui travaille depuis 15 ans au Crazy Horse, a eu le privilège de danser avec la chanteuse américaine. « Au début, on ne pouvait pas l'approcher puis peu à peu elle s'est déridée. Elle apprend très vite. On comprend pourquoi elle en est arrivée là : elle sait ce qu'elle veut », s'anime la jeune femme qui n'en revient toujours pas d'avoir côtoyé la star. Dans le clip de « Partition », certains dos sont ceux des danseuses du cabaret, dont celui de Gloria. Et Beyoncé s'est largement inspirée des numéros du Crazy pour les chorégraphies de sa vidéo.

ON RENCONTRE… Alain Bernardin, le facétieux fondateur

Alain Bernardin naît le 9 janvier 1916 à Dijon (Côte-d'Or). Il s'inscrit l'école de dessin de la Grande Chaumière près de Montparnasse. « Par la suite, il a été aussi brocanteur », ajoute Andrée.

L'artiste fréquente des amis qui ont fondé le Tabou, cave mythique du quartier Saint-Germain où se pressent Boris Vian, Juliette Gréco et leur bande. « C'était un homme cultivé, passionné d'art optique, d'où ces jeux de lumières avec des illusions sur scène. »

Les toilettes pour hommes du Crazy Horse, à l’image de la fantaisie du créateur du lieu. /LP/Frédéric Dugit
Les toilettes pour hommes du Crazy Horse, à l’image de la fantaisie du créateur du lieu. /LP/Frédéric Dugit  

Il décide de nommer son établissement « Crazy Horse » en référence à un chef amérindien qui a combattu lors de la guerre d'Indépendance. On le retrouve d'ailleurs dans un article de journal épinglé… dans les toilettes pour homme. Le propriétaire était strict, mais non dénué d'humour. Il suffit de lire la plaque sur le bar : « Interdit aux Suédois de plus de 2,10 m. » Une fantaisie qui lui a joué des tours. « Il avait marqué aussi : si une équipe de basket du Japon vient, ce sera open bar », rit une danseuse. Et figurez-vous… qu'elle est venue !

En 1985, Alain Bernardin se marie avec sa meneuse de revue Lova Moor. « C'était une jeune femme de la campagne qu'il a repérée dans la rue. Elle était toujours mise en avant avec Rosa Fumetto. Une blonde et une brune sur scène », précise Andrée. Mais l'épopée se termine tristement. Le prince des nuits parisiennes met fin à ses jours, le 15 septembre 1994, dans le bureau du Crazy Horse entre deux numéros.

/LP /Frédéric Dugit
/LP /Frédéric Dugit  
On en profite pour...

... assister à une vente aux enchères à l’hôtel Marcel Dassault Artcurial, classé monument historique. Le bâtiment, construit dans les années 1940, s’appelait l’hôtel d’Eysperant. Depuis 2002, cet hôtel particulier accueille la maison française de ventes aux enchères Artcurial. Entre deux ventes, n’hésitez pas à lire dans la bibliothèque d’art, déambuler dans la galerie ou vous attabler au café. 7, rond-Point des Champs-Elysées Marcel-Dassault (VIIIe).

… célébrer la Fête de la science au Palais de la découverte. Pendant tout le week-end, le musée célèbre la 29e édition de la Fête de la science avec une jolie programmation multithématique, de l’environnement à la chimie. Au menu de ces deux journées : des démonstrations, des médiations théâtralisées, des spectacles, des mini-conférences et des activités interactives. Palais de la découverte, avenue Franklin-Delano-Roosevelt (VIIIe).

… flâner sur les quais et le pont Alexandre III. L’image souvent nous happe : la Seine s’illumine dessous sous les rayons du soleil. Rares sont les Parisiens qui ne sont pas tombés sous le charme de cet ouvrage, inauguré en 1900 lors de l’Exposition universelle. Et si marcher ne vous tente guère, laissez vous séduire par une mini-croisière en bateau-mouche pour admirer comme jamais la ville lumière.