«Hélène et les garçons», «Les mystères de l’amour»... Jean-Luc Azoulay, le nabab des sitcoms

Jean-Luc Azoulay, le créateur d’«Hélène et les garçons» et de toutes les séries des années AB, fête ce week-end les dix ans des «Mystères de l’amour» sur TMC.

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 Le producteur et scénariste Jean-Luc Azoulay les pieds sur son bureau chez AB Productions, une position qu’il affectionne.
Le producteur et scénariste Jean-Luc Azoulay les pieds sur son bureau chez AB Productions, une position qu’il affectionne. LP/Philippe Lavieille

« Bureau interdit au Covid-19. » L'enseigne lumineuse de toutes les couleurs clignote parmi d'autres gadgets dans l'antre de Jean-Luc Azoulay à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), près du Stade de France. Le A d'AB Productions, des années Dorothée et « Hélène et les garçons », fête ce week-end les 10 ans des « Mystères de l'amour », à voir sur TMC à 18h45. Un feuilleton dont il continue, à 73 ans, d'écrire chaque épisode en grillant cigarette sur cigarette.

« Ça chasse le Covid », tranche-t-il, lui qui se teste sans arrêt en attendant de pouvoir être vacciné. Qu'est-ce qui le pousse encore à ce labeur quotidien de la bluette ? « Je suis la mémoire de tout ça. Personne d'autre ne s'y retrouverait. » C'est qu'on a dépassé les 1200 épisodes depuis « Hélène et les garçons » en 1992, suivi par « les Vacances de l'amour », « le Miracle de l'amour », « les Mystères de l'amour », avec toujours les mêmes acteurs, devenus quinquagénaires, dans les rôles d'Hélène, Nicolas ou Cri-Cri d'amour. Les intrigues changent, pas les cœurs : « On a entre 15 et 18 ans toute sa vie », balaie Azoulay.

Encore 700 000 fidèles de la bande d'Hélène

Pour la photo, il a apporté une veste ultra-bariolée, aux motifs improbables et acidulés. « Elle vous grossit. Enlevez-la, Jean-Luc », supplie son attaché de presse. Pas question. « Tant mieux, ça fait gros producteur, rit l'intéressé. Je l'ai achetée sur Internet. Tout le monde m'insulte quand je la porte. »

Le Lucky Luke de la production ne se prend pas au sérieux. Pas le temps de se retourner sur son œuvre, même si le mot peut faire sourire. La critique glisse comme l'eau sur les plumes chamarrées du vilain petit canard de la fiction française : « On me dit tellement que je suis ringard, que je suis nul, que ça m'amuse », lâche Azoulay, en rappelant son matelas de 700 000 fidèles des « Mystères » (2 millions avec le replay et la rediffusion).

«Les mystères de l’amour» sont diffusés sur TMC depuis le 12 février 2011. JLA PR/Jean-Philippe Baltel
«Les mystères de l’amour» sont diffusés sur TMC depuis le 12 février 2011. JLA PR/Jean-Philippe Baltel  

Parmi les reproches adressés, le manque de diversité. « C'est faux, rétorque-t-il. En ce moment, Hélène est amoureuse du docteur Blake, qui est noir. Je suis totalement antiraciste. Mais mettre le Noir de service ou l'Arabe de service, c'est du racisme. Moi, je pense d'abord à des personnages sans me demander de quelle origine ils sont, puis je fais un casting. »

Lui, c'est Sylvie Vartan qui l'a repéré. Il a 18 ans, commence des études de médecine et préside le fan-club de la chanteuse dans ces années « Salut les copains ». « Il a surpris tout le monde avec sa carrière, raconte celle-ci. Il ne faisait pas de bruit, ne se mettait jamais en avant, mais il avait plein d'idées. Jean-Luc est vite devenu mon secrétaire, attaché de presse, puis manageur et organisateur. C'est la force tranquille, bouillonnant à l'intérieur. »

Un épisode par jour

Le jeune homme voyage avec Sylvie et Johnny. L'une de ses assistantes nous raconte sans rire une visite surprise du Taulier, longtemps après, dans ses bureaux de nabab de la série pour préados : « Il lui a dit : Ah que Jean-Luc, tu as bien réussi. »

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C'est lors d'une tournée aux Etats-Unis avec Vartan que le futur auteur de « Premiers Baisers » découvre les sitcoms : « Elles n'existaient pas en France. La première, c'était Maguy, adaptation de Maud, une production américaine. Mais il y avait un épisode par semaine. Nous, on en a fait un par jour. C'était une idée de fou. Tout le monde nous disait qu'on n'y arriverait pas. C'était une nécessité, parce qu'on avait le Club Dorothée à remplir, et j'avais besoin de programmes français, avec les quotas. Ensuite, les séries ont tellement bien marché qu'elles sont sorties du Club pour être diffusées en access prime time. »

En janvier 2008 avec Sylvie Vartan, dont il présida le fan-club. RINDOFF-GUIREC / BESTIMAGE
En janvier 2008 avec Sylvie Vartan, dont il présida le fan-club. RINDOFF-GUIREC / BESTIMAGE  

Aller vite. Ce fils d'une famille juive grandit à Sétif, en Algérie, sur des hauts plateaux souvent enneigés, « sans télé ni distraction », et dévore un roman par jour, de la comtesse de Ségur à Jules Verne en passant par Balzac et Zola. Ses modèles, ce sont les feuilletonistes qui livraient les journaux « sans savoir ce qu'ils écriraient le lendemain ». Comme lui.

A la fin de la guerre d'Algérie, l'adolescent arrive à Paris avec ses parents le 1er juillet 1962, « comme tout le monde », sourit-il. Pas un traumatisme : « L'hiver, il neigeait à Paris comme à Sétif. » Il continue à vivre dans les livres plus que la réalité. Et passe direct par la case conte de fées : « Avec Sylvie, j'ai connu les hôtels de luxe, les grands restaurants, les tournées au Japon où j'ai découvert le manga et l'électronique. Je ne m'intéresse pas du tout à l'argent car j'ai toujours vécu dans le luxe. Et j'ai appris très jeune un tas de métiers, au contact de Guy Lux ou des Carpentier. »

Avec Dorothée, l'usine tourne à plein régime

Son musicien de toujours, Gérard Salesses — Azoulay a aussi écrit 3 000 chansons —, raconte leur envol : « Un jour de 1976, Jean-Luc me dit : Je vais te présenter un copain, Claude Berda (NDLR : le B d'AB Productions). On monte une boîte de production, est-ce que tu veux être notre musicien ? C'était la vague disco. Il avait trouvé Nadine Expert, une sorte de Blondie française, mais tout a commencé quand Dorothée est entrée dans son bureau. A partir de là, ça a été la grosse usine. »

Avec cette dernière, qu'il a repérée comme speakerine, Azoulay se montre persuasif : « Il était assez retors, se souvient Dorothée. Je ne voulais pas chanter. On a fait le conte musical le Pays des chansons, et à la fin il m'a dit : Tu vois, tu chantes bien. Jean-Luc, on dirait un gamin de 4 ans. Il arrivait toujours à ses fins et riait comme un petit bonhomme. Il demande beaucoup mais donne beaucoup. » La star des gamins des années 1980 a moins aimé la récente sortie de son mentor qui annonçait son grand retour : « C'est ce que monsieur dit… J'ai été envahie de coups de téléphone, mais je n'ai rien vu venir. Il avait dit ça comme ça. Parfois, fignoler ne serait pas une mauvaise chose… »

Jean-Luc Azoulay, Dorothée et Claude Berda en juin 1993. SIPA
Jean-Luc Azoulay, Dorothée et Claude Berda en juin 1993. SIPA  

Fignoler, pas son genre. Dans les années 1980-1990, « l'usine » tourne à plein régime. « Récré A2 » puis « le Club Dorothée » sur TF 1, et des prime times avec Chuck Berry ou Jerry Lee Lewis. « Il y avait une place à prendre. Il fallait livrer des émissions sans arrêt », se rappellent Edith et Souad, « Tic et Tac », assistantes et « tapeuses » — c'est leur mot — à l'ordinateur pour Jean-Luc Azoulay depuis trente ans, premières lectrices de ses scénarios qu'il dicte. Dans les bureaux de JLA, elles racontent l'ogre au quotidien : « Même en tournée, il fallait taper, taper, taper. Tellement d'épisodes à fournir. Un jour, j'étais tellement fatiguée que j'ai fait exprès de renverser un café sur le clavier. A cause de ça, j'ai dû porter ensuite deux ordinateurs, au cas où », se souvient Edith. « On vivait en autarcie, ajoute Souad. Je restais tard, je n'avais pas encore d'enfant. Plusieurs soirs par semaine, Jean-Luc Azoulay faisait tous les bureaux pour ramasser les derniers salariés et les inviter au restaurant. »

Des couples se font et se défont dans la galaxie AB puis, après la séparation à l'amiable en 1999 avec Claude Berda, resté « un copain proche » mais qui voulait abandonner la production pour se concentrer sur son bouquet satellite, la naissance de JLA Groupe. Le patron épouse Isabelle Bouysse, l'une des comédiennes de sa troupe, dont il a deux enfants, un fils étudiant à Boston et une fille qui passe le bac, et pourrait reprendre un jour l'affaire de papa. « Il est moins présent depuis qu'il a une famille », pointe Souad. « Je ne trouve pas… », corrige Edith. Un bosseur sans limites : « Il m'a invité une fois dans sa maison de vacances à Saint-Martin. Mais la mer, on ne l'a pas trop vue », lâche Gérard Sallesses. Azoulay emploie deux secrétaires sur l'île des Antilles pour y taper ses scénarios pendant ses vacances : « Yva et Marie-Pierre, mettez leur nom, ça leur fera plaisir. »

«Il a ses poupées et il joue»

L'usine offre parfois un emploi à vie. « On finira par se battre à coups de déambulateurs et tourner l'Ehpad de l'amour », plaisante Patrick Puydebat, le Nicolas d'Hélène, qui fêtera l'an prochain ses 30 ans de sitcoms : « Jean-Luc est passé de papa à copain. Il m'a récupéré plusieurs fois à la petite cuillère. » Hélène Rollès, 54 ans, porte un œil amusé sur le patriarche : « Je l'imagine avec sa poupée Hélène, sa poupée Nicolas. Il a ses poupées et il joue. C'est un grand enfant. »

Le même mot revient, mais plus acide, dans une autre bande d'acteurs de la galaxie Azoulay, celle d'une série qui n'a pas marché, « le Groupe ». « Les acteurs sont ses jouets. Il adore tirer les ficelles. Tout n'est pas si rose. Il y a un côté très clanique autour de lui », raconte l'un d'eux. Jérémy Michalak, qui a débuté dans cette série avant de rejoindre la bande à Ruquier, a été témoin des galères de beaucoup d'anciens : « C'est très dur de travailler ailleurs tellement vous êtes marqué. Moi, heureusement que la série n'a pas marché, sinon j'y serais encore ! Et certains des comédiens de l'époque crèvent la dalle. »

Hélène Rollès, elle, a accompagné Emmanuel Macron en Chine en 2019, à la demande du président Xi Jinping, un fan. L'affiche de la rencontre trône dans le bureau, comme celles des autres stars de sa vie. Et de ses gadgets : le producteur a gardé dans une vitrine une collection de ses vieux portables, depuis son premier téléphone, le Radiocom 2000 qu'il avait dans sa voiture. Un grand poster aussi de sa dernière protégée, Elsa Esnoult, 32 ans, à l'affiche des « Mystères de l'amour », mais aussi de « Camping paradis » — JLA produit aussi des fictions pour TF 1 et France Télévisions — sans parler de ses albums et tournées, interrompues par l'épidémie. « C'est mon père spirituel. Cela faisait très longtemps qu'il cherchait une chanteuse », explique la nouvelle princesse du Club.

Jean-Luc Azoulay décroche du mur de son bureau une photo d’Hélène Rollès entourée du Xi JinPing et d’Emmanuel Macron. LP/ Philippe Lavieille
Jean-Luc Azoulay décroche du mur de son bureau une photo d’Hélène Rollès entourée du Xi JinPing et d’Emmanuel Macron. LP/ Philippe Lavieille  

« Je suis un producteur en quête perpétuelle », confirme le septuagénaire, qui voudrait convaincre les grandes chaînes de revenir à la sitcom : « Les télés ont encore leur mot à dire face aux plates-formes. Il n'existe plus d'écoute conjointe entre les parents et les enfants. Le Club Dorothée, c'était ça. La téléréalité n'est pas fédératrice. C'est Netflix qui va remettre les sitcoms à la mode », augure-t-il.

En attendant, il continue à faire crépiter les claviers de ses assistantes. Sur son bureau, à côté des deux ordinateurs, deux enceintes volumineuses éveillent notre curiosité. Il monte le son à fond pour nous montrer leur qualité acoustique. C'est du Elsa Esnoult : « Quand le soleil se couchera, pour ne plus jamais se relever… Quand viendra la fin des temps, moi j'écrirai ton nom… » La fin des temps n'est pas pour demain sur la planète JLA.

Jean-Luc Azoulay en 8 dates

23 septembre 1947 : naissance à Sétif en Algérie.

1965 : dirige le fan-club de Sylvie Vartan.

1977 : création d’AB Productions avec Claude Berda.

1980-1997 : comédies musicales avec Dorothée, « Récré A2 » puis « Club Dorothée ».

1987 : première série AB, « Pas de pitié pour les croissants », avec Dorothée, Jacky, Ariane, Corbier et Patrick Simpson-Jones.

1999 : création de JLA Groupe.

2007 : naissance de sa chaîne IDF1.

2011 : début des « Mystères de l’amour » sur TMC, qui ont fêté leurs 10 ans ce 12 février.