«Engrenages», saison 8 : aux origines de la série qui a tout changé

Lancée en 2005, la série revient ce lundi sur Canal+ pour une huitième et ultime saison. Une dernière enquête pour les flics, magistrats et avocats. Retour sur la genèse de cette création qui a ouvert la voie.

 Dès sa sortie en 2005, la force d’«Engrenages» est de s’appuyer sur des personnages tout en clair-obscur, avec leurs failles. Ici Thierry Godard, Fred Bianconi, Grégory Fitoussi, Philippe Duclos, Audrey Fleurot, Caroline Proust.
Dès sa sortie en 2005, la force d’«Engrenages» est de s’appuyer sur des personnages tout en clair-obscur, avec leurs failles. Ici Thierry Godard, Fred Bianconi, Grégory Fitoussi, Philippe Duclos, Audrey Fleurot, Caroline Proust. Thierry OZiL

La der des ders… Et un pincement au cœur pour les inconditionnels. Ce lundi soir, les policiers, magistrats et avocats d'« Engrenages » débuteront sur Canal+ (à 21 heures) leur ultime enquête. Une affaire de mineurs isolés et une infiltration parmi les voyous guident les 10 épisodes de cette saison 8 qui signe la fin de l'aventure. Un premier plan sur le corps d'un gamin sans vie et sans identité, recroquevillé dans la machine d'une laverie automatique de Barbès, donne le la. Il y a quinze ans, la saison 1 s'ouvrait sur le cadavre nu d'une femme au visage réduit en bouillie gisant dans une benne, avant d'aborder la prostitution d'une étudiante. Retour à l'origine de cette fiction qui a tout changé.

C'était mal parti

Il s'en est fallu de peu pour que la série s'arrête net après un épisode test (le pilote) jugé « mauvais » et resté confidentiel. Vers 2002-2003, alors que « Les Soprano », « 24 Heures chrono » ou « Six Feet Under » révolutionnent le genre aux Etats-Unis, Canal+ cherche à se lancer dans la création originale. « Alexandra et son père Alain Clert, producteur de Son et Lumière, sont venus nous parler d'un projet de série baptisée Intrigue au Palais autour d'un procureur, se souvient Fabrice de La Patellière, responsable des fictions de Canal+ depuis 2002. Les séries françaises d'alors se passaient dans un monde assez édulcoré. Nous, nous voulions jouer à fond la carte de la chaîne payante en nous démarquant avec une série très réaliste, sombre, feuilletonnante sur la saison, et des épisodes de 52 minutes au lieu du 90 minutes habituel. »

Alexandra Clert, ex-avocate pénaliste passée à l'écriture, imagine suivre « un fait criminel à travers chacun des protagonistes : le procureur, le juge, les flics, les avocats », raconte-t-elle. Mais l'épisode pilote « était trop documentaire et il y manquait une dimension romanesque, sourit Fabrice de La Patellière. Cependant, il y avait suffisamment de choses intéressantes pour le retravailler. Pour la saison 1, rien n'a été gardé, sauf les personnages et les acteurs ! On a décidé de tourner à Paris, pas la carte postale, mais la ville qui raconte la réalité de différents milieux sociaux ».

Plus réaliste, tu meurs

Un bébé découpé, un flic qui tombe dans les pommes à la morgue, un autre cocaïnomane… Dès son lancement, « Engrenages » brise les chaînes des polars à la papa, dépasse les clichés, parle et montre cru. « Canal+ voulait se rapprocher de ce que produisait HBO, notamment avec des images fortes, un peu plus indécentes pour être impactantes. Ce qui aurait pu être ressenti comme trash est devenu une force. Démarrer par une scène de mort violente est ainsi resté une signature », analyse Charline Delépine, productrice de la première saison.

« Les héros de 2005 ne glissaient jamais sur une peau de banane. J'ai souhaité des personnages en clair-obscur avec leurs failles, avance Alexandra Clert. J'ai choisi une capitaine de police, car il me semblait important de montrer comment des hommes appréhendaient le fait d'être dirigés par une femme. » Joséphine Karlsson, l'avocate sans états d'âme ? « Moi, quand je sortais d'une audience, j'avais perdu du poids. Mon fantasme était de me dire : Tu es sensible, mais au fond, tu t'en fous ! D'où l'idée de créer une avocate dont la froideur cache autre chose. » Pour certaines intrigues, l'ex-pénaliste pense à des affaires qu'elle a traitées. « Un jour, en découvrant un dossier dans le bureau d'un juge, j'étais tombée sur les photos des membres d'un bébé découpé. J'avais 23 ans et vomi dessus ! »

« Par souci de réalisme, j'ai épluché des manuels de procédure pénale, assisté à des audiences au tribunal, discuté avec une amie substitut », confie aussi Guy-Patrick Sainderichin, alors coscénariste. Directeur littéraire des saisons 1 à 4, Thierry Depambour, lui, a passé des heures auprès de juges, policiers, avocats, et même rencontré des truands « pour savoir comment cela fonctionnait de l'intérieur, avoir des détails », relate-t-il. Plusieurs professionnels - dont le juge Gilbert Thiel — sont ensuite devenus consultants dès la saison 2.

Que des inconnus au casting

Caroline Proust, dans le rôle de la capitaine Laure Berthaud, et Audrey Fleurot, Me Karlsson./Daniel Bardou
Caroline Proust, dans le rôle de la capitaine Laure Berthaud, et Audrey Fleurot, Me Karlsson./Daniel Bardou  

C'était l'autre pari d'« Engrenages ». « On cherchait des comédiens peu identifiés des téléspectateurs et venus du théâtre, car on voulait un jeu qui tranche avec ce qu'on voyait déjà et une image conventionnelle de la police, plaide le patron de la fiction de Canal+. Le réalisateur de l'épisode pilote (NDLR : jamais diffusé donc), Jean-Teddy Filippe, a déniché Caroline Proust (la capitaine Laure Berthaud), Thierry Godard (Gilou), Fred Bianconi (Tintin) et Audrey Fleurot (Joséphine Karlsson). Sur une des premières scènes tournées, les trois flics ont improvisé et rigolé dans une voiture. On a vu d'emblée l'alchimie. Audrey Fleurot et Philippe Duclos (le juge Roban), avec ses yeux d'oiseau de proie, ses longues mains, avaient une originalité».

« Caroline Proust est rentrée dans son personnage comme une évidence, au point qu'elle est la seule à avoir demandé à changer le nom de Laure Dubreuil en Laure Berthaud », précise encore Alexandra Clert.

Newsletter Nos coups de cœur pour se divertir et se cultiver
La liste de nos envies
Toutes les newsletters

Quant à Thierry Godard, « j'ai failli ne pas me présenter au casting car je jouais une pièce de Roland Dubillard au théâtre du Rond-Point et j'étais un peu flippé de faire une série, se rappelle l'acteur. Lors des essais, on nous a demandé d'improviser et on a senti qu'on aurait pas mal de liberté. Avec Caroline et Fred, ça a marché tout de suite et c'était joyeux. Ça sentait bon ! » Et d'en rire encore : « Au tout début, on a tourné dans la morgue d'un hôpital où les légistes rangeaient leurs canettes dans le frigo où ils mettaient les cadavres ! »

Thierry Godard (Gilou), Caroline Proust (Laure Berthaud), Fred Bianconi (Fromentin)./Daniel Bardou
Thierry Godard (Gilou), Caroline Proust (Laure Berthaud), Fred Bianconi (Fromentin)./Daniel Bardou  

Soudain, les Anglais adorent

« Convaincant et angoissant. Aucun voyeurisme dans Engrenages, qui raconte simplement, franchement, âprement, ce qui se passe quand tout déraille », saluait le Parisien au démarrage en décembre 2005. « Histoires fortes, acteurs impeccables, noirceur assumée, écriture nickel », ajoutait Libération. Le public s'y est laissé prendre petit à petit.

« Alors qu'on produisait la saison 2, le vrai marqueur a été l'achat de la série par la BBC : une première depuis Belle et Sébastien ! savoure Fabrice de La Patellière. A partir de la saison 2, des magistrats et policiers ont commencé à dire qu'Engrenages reflétait assez bien leur métier. On a compris qu'on avait quelque chose d'unique ». Rebaptisée « Spiral » et sous-titrée outre-Manche, la série continue de battre des records sur BBC4. Récompensée par un International Emmy Award en 2015, elle a conquis plus d'une centaine de territoires, jusqu'à l'Australie !

LA NOTE DE LA RÉDACTION : 5/5

A écouter : la collection de podcasts « Engrenages : histoire d'une série française » sur MyCanal, iTunes, Deezer, Spotify.