«En thérapie» : pourquoi la série de Nakache et Toledano nous fascine autant

La série d’Arte, qui met en scène un psychanalyste face à ses patients, connaît un immense succès, avec près de 18 millions de vidéos vues en deux semaines seulement. Décryptage d’un phénomène.

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 Le cabinet du docteur Dayan a attiré plus de 2 millions de téléspectateurs la première semaine. Une excellente performance pour Arte.
Le cabinet du docteur Dayan a attiré plus de 2 millions de téléspectateurs la première semaine. Une excellente performance pour Arte. Arte

C'est le dernier salon à la mode. Chez le docteur Dayan, le psy de « En thérapie », il y a un fauteuil, un canapé… et des millions de téléspectateurs. Lors de ses deux diffusions à la télévision sur Arte, les 4 et 11 février, la fiction a attiré 1,9 million et 1,4 million de personnes (et jusqu'à 2,1 millions pour les 5 premiers volets en comptant le rattrapage) — des scores excellents pour la chaîne franco-allemande. Et les « consultations » se poursuivent massivement, en ligne : sur la plateforme arte.tv, qui propose les trente-cinq épisodes depuis le 28 janvier, la série comptait ce samedi près de 18 millions de vidéos vues. Soit autant d'épisodes regardés pendant au moins dix secondes.

« Personne ne s'attendait à un tel succès! », se réjouissent Laetitia Gonzalez et Yaël Fogiel, les productrices et co-créatrices avec les cinéastes Eric Toledano et Olivier Nakache. A titre de comparaison, les quarante épisodes de la série danoise « The Killing », autre carton d'Arte, ont cumulé 22 millions de vues… en six mois.

« En thérapie » est la dix-septième adaptation dans le monde du format israélien « BeTipul », qui mettait en scène, dès 2005, un thérapeute face à ses patients pendant 45 épisodes. Mais c'est désormais en France que cette fiction au concept minimaliste est la plus populaire.

Le couvre-feu et les longues soirées d'hiver lui ont-ils profité, un mois après avoir boosté « Lupin » sur Netflix? Sans doute. Mais ce carton doit aussi beaucoup à l'originalité de cette version qui, en inscrivant son scénario au lendemain du 13 Novembre, brosse un portrait passionnant d'une société française ébranlée par les attentats. Sans compter la force des dialogues et le jeu intense des acteurs. Parmi les millions de « patients » du docteur Dayan, beaucoup saluent notamment l'extraordinaire empathie du comédien Frédéric Pierrot, dont le regard bienveillant agit comme un baume sur nos âmes angoissées par le contexte sanitaire.

Un Français sur trois s'est déjà allongé sur un divan

Nombre de téléspectateurs déclarent aussi s'intéresser au cœur de la série : la psychanalyse. Pour transposer « BeTipul » au pays de Lacan, où près d'une personne sur trois a déjà consulté un thérapeute — selon un sondage publié par Psychologies en janvier 2020 —, les créateurs d'« En thérapie » ont d'ailleurs veillé à rendre la pratique de Dayan aussi réaliste que possible. Si les deux scénaristes en chef, Vincent Poymiro et David Elkaïm, sont férus de cette discipline, le psychanalyste Emmanuel Valat a aussi joué le rôle de consultant sur la série.

Celle-ci inciterait même certains fans à s'allonger sur le divan d'un vrai psy… « On ne se doutait pas qu'on ferait le marketing de la thérapie », sourient Laetitia Gonzalez et Yaël Fogiel. Qui assurent que « tous les thérapeutes » qu'elles rencontrent leur parlent de la fiction. Après s'être « battues » pendant de longues années pour imposer leur projet sur une chaîne en France, les deux productrices planchent déjà sur une saison 2. Celle-ci évoquera sans doute la crise du Covid et pourrait être tournée avant la fin de 2021. Pour le plus grand plaisir des fans.

«Cette série, c'est une thérapie collective»

Mais qui sont ces fans? Les téléspectateurs se sont installés face au divan du docteur Dayan pour des raisons différentes. Jean, cadre de 34 ans, parce que des voisins, cinéphiles comme lui, lui avaient parlé d'« En thérapie ». Laurent, régisseur de 48 ans, parce qu'il était curieux de voir Toledano et Nakache, dont il adore les films, « dans cet exercice-là ». Anne-Sophie et Patrick, 51 ans, parce qu'ils regardent « toutes les séries d'Arte ». Camille, 30 ans, et Elisa, 35 ans, parce qu'elles suivent une psychanalyse depuis huit et quatre ans et voulaient « voir comment ça se passe pour les autres »…

Certains ont avalé les trente-cinq « séances » en quelques jours, d'autres les savourent doucement. Mais tous ont été happés par ces huis clos. « Ce qui est fascinant, c'est qu'on entre dans un endroit où on ne devrait pas être normalement », souligne Laurent. « C'est passionnant de voir comment le thérapeute essaie d'aider ses patients, renchérit Elisa, responsable d'agences digitales. Les dialogues sont bien écrits, très justes. » Chargée de communication, Anne-Sophie note que, si les sujets abordés sont parfois très graves, ils sont parsemés de « pointes d'humour » et que le personnage de Dayan joue un rôle « apaisant ».

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Parisien traumatisé par les attentats de 2015, Jean a pleuré lors des premiers épisodes : « La puissance des mots est dingue. Les personnages arrivent à décrire des scènes et à faire sortir le téléspectateur du cabinet tout en restant, eux, à l'intérieur. » « Les réalisateurs ont réussi à filmer l'inconscient, résume Camille. Ils rendent visibles les schémas dans lesquels sont enfermés les personnages. C'est une série très nourrissante. »

Les vrais psys applaudissent eux aussi

De nombreux téléspectateurs assurent que la fiction leur a donné l'envie — ou au moins l'idée — de consulter. « Ça ne me ferait pas de mal, explique Jean. On a tous nos névroses ». « Depuis que j'ai commencé En thérapie, je me dis Pourquoi pas ? appuie Laurent. Dans ma famille, de tradition juive, il y a beaucoup de pudeur. Mais parler, ça peut débloquer des choses… » Ce régisseur avoue qu'en suivant devant son écran, il a « déjà l'impression de (se) soigner » : « Cette série, c'est une thérapie collective ».

Les vrais psys applaudissent eux aussi. « Avec mes confrères, on trouve que Dayan a un côté MacGyver : il est à la fois expert, prescripteur, nounou… Ça nous agace, confie Chantal, thérapeute à Paris. Mais le rôle de la parole est bien mis en scène. Et puis, la série donne une image positive des psys. Au lendemain de la première diffusion, des patients m'ont dit C'est fatigant votre métier ! »

«J'aurais rêvé avoir ce thérapeute !»

La psychiatre Christine Rebourg-Roesler a quant à elle été « enthousiasmée ». « En thérapie montre que la psychanalyse est une fiction écrite à deux voix. » Elle a trouvé « magnifique » le rôle de Dayan, « être de chair et de sang, loin de l'image du psy intellectuel, froid et distant ». « Les vraies séances n'ont pas toutes la même intensité, mais les épisodes montrent que le thérapeute n'est pas un surhomme et peut être défaillant dans sa vie personnelle. Ici, Dayan n'a plus de lien avec sa propre famille parce que la charge mentale et morale induite par ses patients est trop forte. »

« J'aurais rêvé avoir ce thérapeute ! » s'exclame celle qui a écrit « Petite Balade au purgatoire », ouvrage sur la relation entre le thérapeute et ses patients (Ed. Balland). « La série va susciter un engouement pour la psychanalyse, sourit-elle, mais certains seront déçus car tous les psys ne sont pas Dayan ».