«En thérapie» : la série d’Arte a aussi son psy

Emmanuel Valat, psychanalyste, a conseillé les scénaristes d’«En thérapie», la série d’Arte réalisée par Olivier Nakache et Eric Toledano. Il nous dit aussi quel genre de psy est Dayan, le héros joué par Frédéric Pierrot.

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 Le psychanalyste Emmanuel Valat a été consultant pour les scénaristes de la série «En thérapie».
Le psychanalyste Emmanuel Valat a été consultant pour les scénaristes de la série «En thérapie». LP/Olivier Arandel

Dans « En thérapie », les personnages ont leur psy, Philippe Dayan. Et ce dernier a sa propre psy. Les scénaristes ont eux aussi consulté un spécialiste pour s'assurer que tout sonnait juste. Il s'agit d'Emmanuel Valat, qui nous a reçus dans son cabinet près de la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris. Une pièce plus petite que celle du héros, mais avec les mêmes meubles : un divan, deux fauteuils, un petit bureau et des rayonnages de livres à l'arrière-plan. En sortant, on a compris que la rencontre avait duré exactement 40 minutes, comme les séances du docteur Dayan.

Entrer dans un cabinet. « Je connaissais les scénaristes. J'étais partant pour les aider si ça faisait sens pour eux. A un moment, ça a été le cas. J'ai proposé à l'équipe des cinq scénaristes de venir ici à tour de rôle, pas pour faire une séance bien sûr, mais afin qu'ils aient l'expérience de la petite appréhension que l'on ressent quand on va dans un cabinet de psychanalyste. Moi-même, j'ai toujours une petite appréhension. Ce que je trouvais important de leur dire, c'est que dans cet espace du cabinet, tout peut se dire, rien n'y est interdit, du plus cru, du plus extravagant, au plus ordinaire. »

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Les psys devant « En thérapie ». « Il n'y a pas un seul cabinet de psy où aujourd'hui on ne parle pas de la série. Dans un premier temps, les psys ont été très critiques. Mais maintenant, avec le succès, ils ont été obligés d'aller voir d'un peu plus près. En quelques jours, leur point de vue a été entièrement modifié. Au début ils disaient : ce n'est pas sérieux, ce n'est pas fidèle, et puis la psychanalyse c'est irreprésentable. Ce qui est vrai, c'est un mot de Freud. Mais l'audience de la série montre qu'il se passe quelque chose, qui nous concerne, nous les psys. On parle de la psychanalyse partout dans le grand public, elle qui était l'objet de critiques dans les médias, démodée par rapport aux thérapies brèves. »

La série et ses patients. « La plupart de mes patients m'en parlent. Moi, je suis forcément moins bon que Dayan. Tant mieux pour moi. Je ne prétends pas avoir la vitesse qui est la sienne. Si je l'avais, je serais à côté de la plaque, car une thérapie, ça demande du temps. Mais lui, il a besoin de faire avancer chaque épisode. »

La fiction montre bien la cure. « C'est la dimension énigmatique de la psychanalyse qu'En thérapie explore bien. On va guérir par la parole. Il y a quelque chose d'un peu magique. Comment croire une chose pareille ? Et pourtant l'on en fait l'expérience dans la psychanalyse. C'est aussi ce que donne à voir la série. »

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L'intimité de la parole partagée. « C'est une série qui vient faire se croiser les attentats et cette période du Covid, deux périodes historiques très particulières. Et le confinement nous pousse à rester chez soi, à réfléchir un peu plus à soi. Elle rencontre un succès alors qu'a priori, on serait sceptique sur le papier. Ce qui est au centre, c'est la parole, une parole qui va aller du côté de l'intimité, de l'histoire de quelqu'un. On ouvre ce rideau des conventions sociales, des politesses. On entre dans leurs émotions, leurs souffrances, leurs désirs, leur sexualité, leur folie au sens ordinaire. »

« Fantasmatiquement, le téléspectateur fait cette expérience qu'il pourrait à son tour être le psychanalyste. Et les gens se mettent tous à écrire sur Internet ce qu'ils pensent de la série. Elle produit une contamination virale de l'intimité de la parole. Dans la vie quotidienne, il est très difficile de parler intimement de soi. C'est pourtant comme ça que se forment les amitiés, les liens amoureux. La série a une générosité qui nous donne à penser sur soi, sur les autres, sur les attentats, sur le monde. »

Dayan, praticien transgressif et un peu bavard. « On a eu ce débat inévitable sur le réel et la fiction. Le psy de En thérapie est nécessairement transgressif pour les besoins narratifs. En même temps, il arrive aussi dans un cabinet qu'un psy tombe amoureux de sa patiente. J'ai travaillé aussi sur les versions écrites des épisodes. J'ai donné mon avis sur les propos de Dayan, qui sont regardés aujourd'hui par les vrais psys comme trop longs, trop bavards, trop théoriques. Cela fait partie du rythme de la série. Mais dans un travail analytique, on ne cherche pas à clore ce qui se passe dans une séance. Ça peut prendre des mois… Ce qui se dit est inévitablement désordonné en partie, avec une part de silence, de je ne sais pas quoi dire, de choses anecdotiques. Et à un moment peut émerger un trésor de l'inconscient. Dans la série, ils ont besoin de tirer un fil, sinon on va lasser tout le monde. »

Un psy de plus en plus crédible. « Le défaut numéro un de Dayan, c'est de vouloir plaquer sa théorie sur tout ce qu'il entend. C'était une volonté des scénaristes d'être pédagogiques par rapport à la psychanalyse. Dans un cabinet, malgré toute la théorie qu'on a pu étudier, on fait le pari que celui qui nous parle est d'une singularité telle qu'il ne rentrera pas vraiment dans nos cases théoriques. Cependant, Dayan est de plus en plus crédible à mesure des épisodes. Il est un peu comme le jeune Freud, autour de 1900, qui venait de découvrir ses théories et aimait les expliquer à ses patients. L'un d'eux, célèbre, lui avait jeté : Bon sang, laissez-moi parler. Comme Ariane dans la série. Les scénaristes sont des férus d'histoire de la psychanalyse. Ils connaissaient peut-être cette anecdote. Dayan a aussi quelque chose d'un élève extrêmement important de Freud, mais un peu marginalisé, Sandor Ferenczi. Il prônait l'implication du psychanalyste. Pour lui, on va parler de soi au patient, de nos fragilités, de notre humanité, afin de lui donner du soutien et qu'il sorte ses propres fragilités. Dayan devient touchant. »