Affaire Laëtitia Perrais : «La violence familiale est la mère de toutes les violences»

LE PARISIEN WEEK-END. Passionné de faits divers, le réalisateur Jean-Xavier de Lestrade excelle lorsqu’il s’agit d’explorer la noirceur de l’être humain. Il nous explique comment il s’est plongé dans l’affaire Laëtitia, racontée dans une série diffusée sur France 2.

 Récompensé en 2002 d’un Oscar pour son documentaire « Un coupable idéal », le réalisateur français a choisi la fiction pour revenir sur l’affaire Laëtitia.
Récompensé en 2002 d’un Oscar pour son documentaire « Un coupable idéal », le réalisateur français a choisi la fiction pour revenir sur l’affaire Laëtitia. Olivier Corsan

Avant de s'emparer de l'affaire Laëtitia Perrais, ce fait divers qui a agité la France à l'hiver 2011, pour en faire une fiction télévisée, Jean-Xavier de Lestrade a longuement hésité. Car ce type de drame impose pudeur et respect vis-à-vis des protagonistes, et parce qu'un tel projet est aussi délicat à manier qu'un bâton de dynamite. Mais si un réalisateur pouvait relever ce défi, c'était bien lui. La justice, le crime et la question de l'origine de la violence comptent parmi les sujets qu'il explore depuis des années à travers documentaires et fictions. A chaque fois, il saisit l'être humain dans sa complexité, entre noir et blanc. Sans jugement. Il revient pour nous sur l'élaboration de cette série en six épisodes.

Quand on vous a proposé de porter ce fait divers à l'écran, vous avez commencé par refuser…

JEAN-XAVIER DE LESTRADE. Pour traiter ce type de sujet, il faut être à la bonne distance. Eviter le spectaculaire, le sensationnalisme et, surtout, ne pas ajouter de la douleur à la douleur des victimes. Quand on présente une telle affaire à des millions de téléspectateurs, on a une responsabilité vis-à-vis de ceux qui restent. La famille de Laëtitia, et en particulier sa sœur Jessica, son oncle Stéphane et sa tante Delphine, ses amis, tous continuent à vivre avec le souvenir de la jeune femme, marqués par une blessure qui ne se refermera peut-être jamais. Il y a déjà là tellement de drame que mon premier réflexe a été de dire non.

Mais l'idée a fait son chemin…

J'ai terminé le livre que l'historien Ivan Jablonka a écrit sur cette affaire et les personnages ont commencé à me hanter, des images surgissaient… Ça s'est imposé à moi. Je savais que c'était un défi difficile, mais qu'il fallait le relever. Pour les victimes, d'abord. Pour présenter leur vérité au plus grand nombre. Mais aussi parce que cette histoire est représentative d'un certain monde, peu regardé et peu filmé.

De quel monde s'agit-il ?

Un milieu social assez silencieux, cette France de la périphérie, composée de gens qui ne sont pas dans les radars. Une certaine jeunesse aussi, celle des apprentis, des élèves de filières professionnelles, qui se lèvent très tôt le matin. Qu'on entend et qu'on voit très peu. Ce monde est traversé par une violence sourde, quasiment invisible, mais quotidienne. Une violence familiale, mère de toutes les violences, très peu dénoncée pourtant. Les services sociaux sont submergés, les voisins, habitués.

En quoi ce fait divers méritait-il d'être raconté ?

Tous les jours, il se produit des dizaines de faits divers. Dans le lot, chaque année, il y en a un ou deux qui méritent d'être exhumés, décortiqués et racontés, parce qu'ils sont révélateurs de ce que nous sommes en tant qu'êtres humains, de la société dans laquelle nous vivons. En cela, ils rejoignent notre histoire collective. Une histoire traversée par toute une mythologie qui, du coup, dépasse ceux qui en ont été les victimes pour nous toucher tous. Cette histoire, c'est celle de Laëtitia, mais c'est aussi celle de milliers de Laëtitia. Si cela peut aider à en prendre conscience, c'est bien.

Comment avez-vous travaillé ?

J'ai commencé par rencontrer les principaux protagonistes de cette affaire. Sans l'accord de Jessica, de son oncle et de sa tante, je ne me serais pas lancé. C'était une question d'éthique. Je ne voulais pas qu'ils se sentent à nouveau dépossédés de leur histoire comme ils l'avaient été au moment des faits. Au départ, Jessica n'était pas du tout enthousiaste et je la comprends. Il a fallu que je la rencontre plusieurs fois pour qu'elle accepte. J'ai également eu accès au dossier d'instruction et à tous les éléments qu'Ivan Jablonka avait réunis pour écrire son livre.

Quelle liberté vous êtes-vous accordée par rapport à la réalité ?

Dans la série, il y a des scènes emblématiques qui correspondent à ce qui s'est passé dans la réalité. Elles sont tirées du dossier d'instruction, auquel je suis resté le plus fidèle possible. Je les ai minutieusement reconstituées. J'ai aussi utilisé des images d'archives pour renvoyer au réel de manière plus forte encore. Mais, entre ces scènes, j'ai laissé aller mon imagination. Pour m'approcher au plus près de la vérité des personnages. Et surtout, pour essayer, là où l'on ne voit que tragédie, chaos ou absurdité de la vie, de trouver un sens caché.

Et qu'avez-vous découvert ?

Les médias et les politiques ont voulu réduire cette histoire à la rencontre d'une victime innocente avec un monstre absolu. Mais c'est une vision beaucoup trop simpliste. La vie est complexe. L'être humain est complexe. Il y a chez tous les personnages, que ce soit Franck, le père biologique, Gilles Patron, le père de la famille d'accueil, l'assistante sociale, et même chez Laëtitia et Jessica, des ambivalences et des ambiguïtés. Tony Meilhon, le meurtrier, n'est pas non plus monolithique. Il est cet enfant qui a connu la violence familiale. Il est cet adulte qui refuse d'endosser seul le crime abominable qu'il a commis et s'invente un complice, parce qu'il sait qu'il a passé une forme de barrière humaine.

Dans cette histoire d'une noirceur absolue, vous entrevoyez tout de même de la lumière…

Oui, et c'est ce qui m'a particulièrement bouleversé. Au départ, Laëtitia était celle des deux sœurs qui paraissait la moins adaptée au monde. Plus petite, plus fragile, plus souvent malade, elle était extrêmement timide. Mais dans son for intérieur, elle cultivait une lumière qui a fini par surgir. Et c'est ce que j'ai voulu montrer. Laëtitia rêvait simplement d'avoir un petit chez-soi, de recevoir ses amis, d'écouter de la musique un peu fort, de danser, de devenir une adulte autonome. Un miracle, au regard de son enfance. Mais cette force vitale côtoyait en elle quelque chose de très sombre. Une pulsion de mort qu'elle avait réussi à endiguer. Le comportement pervers du père de sa famille d'accueil, Gilles Patron, a fait sauter un barrage. Et l'a conduite à suivre Tony Meilhon, un homme visiblement dangereux.

Que montrer à l'écran sans tomber dans le voyeurisme ?

Je devais aux acteurs de ce drame de prendre soin d'eux, mais aussi d'être dans la vérité. Et cela signifiait montrer certaines scènes de violence. Toute la vie de Laëtitia et de Jessica est marquée par la violence masculine. Je ne pouvais pas en faire l'économie. Viol de leur mère par leur père, viol de Jessica par Gilles Patron, viol de Laëtitia par Tony Meilhon… A chaque fois, j'ai tenu à ce que le « non » exprimé par ces femmes soit posé de manière très forte. Pour qu'on ne puisse pas dire après qu'elles étaient consentantes. Et parce que c'est le « non » de Laëtitia à Tony Meilhon qui donne du sens à sa mort. Elle lui dit non une première fois, il la viole. Elle lui dit non une deuxième fois en menaçant de le dénoncer à la police, il la tue. Qu'un être aussi vulnérable, avec une histoire aussi lourde, soit capable de prendre la parole et de poser la loi, c'est une leçon de courage pour tout le monde. Sa mort a un sens. Ce n'est pas l'absurde qui a frappé.

Pourquoi la violence nous fascine-t-elle autant ?

Parce que la violence nous habite tous. Nous avons construit des garde-fous qui nous permettent de l'exprimer de manière beaucoup plus mesurée, mais elle est là. Archaïque. Assister au spectacle de la violence, dans un livre, sur scène ou à l'écran, nous permet de la libérer et de la vivre à travers des personnages. C'est cathartique. Mais il faut que cette représentation se produise dans un cadre bien précis, guidé par une certaine éthique et une quête de sens. L'artiste est là pour mettre de l'ordre dans le chaos. C'est d'ailleurs le plus beau compliment qu'on m'ait fait à ­propos de la série. L'oncle et la tante de Laëtitia sont venus voir le film avant tout le monde. A la fin de la projection, l'écran s'est éteint et nous sommes restés plongés dans le noir, dans le silence le plus total, pendant trois minutes. Je les sentais extrêmement émus, je n'osais pas bouger. Et puis, Stéphane a pris la parole et il a dit : « Tout ce que vous montrez, je le savais déjà, je n'ai rien découvert, et pourtant j'ai l'impression aujourd'hui d'avoir compris ce que nous avons vécu. »