Sa vidéo supprimée d’Instagram, Élie Semoun dénonce « la tyrannie de la bêtise »

L’humoriste s’est fendu d’un message court et direct, pestant contre la suppression d’une vidéo. Élie Semoun nous en explique le contexte. Et son état d’esprit face à un monde qui, selon lui, ne comprend plus l’humour.

 « Mais où va-t-on si on est obligé de s’excuser de tout ? » s’insurge Élie Semoun.
« Mais où va-t-on si on est obligé de s’excuser de tout ? » s’insurge Élie Semoun. LP/Olivier Corsan

C'était une vidéo de vœux un peu particulière, évidemment, à la façon d' Élie Semoun, très actif sur les réseaux sociaux et pas moins grinçant qu'à son habitude. Un face caméra de 40 secondes dans lequel il apparaît arborant un air contrit. « Je voudrais m'excuser après de la communauté portugaise, noire, musulmane et juive, j'ai dérapé, je n'ai pas fait attention à ce que j'ai écrit, je n'ai pas voulu manquer de respect, mais vraiment je suis désolé, là mon humour, c'est parti trop loin », souffle-t-il.

Retrouvant le sourire, il lance face caméra : « Voilà, si je dérape en 2021, je suis blindé, je suis sécurisé, il n'y a pas de problème, je me suis déjà excusé à l'avance. Voilà, salut les PD ! » Et de se reprendre avec son air confondu : « Oh pardon, je m'excuse auprès de la communauté homosexuelle. »

Publiée le 2 janvier, cette vidéo a été supprimée le 11. Il l'a republiée mardi 12 et elle a de nouveau été effacée « pour cause de discours ou symboles haineux », peut-on lire dans le message que lui a envoyé automatiquement Instagram. Et ce mercredi matin, l'humoriste n'avait plus envie de rire et s'est fendu sur Twitter d'un message en blanc sur fond noir.

« C'est bien la première fois, moi qui ai fait des sketchs sur les homos, les handicapés, les pédophiles, la mort, les djihadistes, l'hôpital, les vieux, les Juifs, les Arabes, les Portugais et que sais-je encore, qu'on me censure pour une vidéo où justement je me moque du ridicule et du pathétique de devoir s'excuser pour ça », écrit-il.

« Je ne comprends plus rien à cette époque de coincés et de psychorigides et de crétins qui prennent tout au premier degré. La tyrannie de la bêtise nous envahit. Je vais continuer à faire ce que j'ai toujours fait : de l'humour non formaté », conclut-il.

« Je trouvais ça drôle d'inverser le système »

« Norman avait fait une vidéo pour s'excuser parce qu'il avait été accusé de racisme à l'encontre des Noirs, dans un sketch, raconte-t-il quand nous l'appelons ce mercredi. J'étais solidaire, je trouve ça tellement débile de devoir s'excuser de ces choses-là, alors que je sais parfaitement qu'il est tout le contraire d'un raciste, donc j'ai fait moi-même une vidéo dans laquelle je m'excuse par avance de choquer certaines communautés », explique-t-il.

« Je trouvais ça drôle d'inverser le système. » Mais certains ont été choqués au point de signaler la publication, signalements qui ont poussé Instagram à supprimer la vidéo. « Là où moi je suis choqué, c'est que certains ne prennent pas le temps de réfléchir et prennent ça au premier degré », réagit-il.

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Et de continuer, d'une voix lasse. « Je sais que la bêtise humaine, c'est mon fonds de commerce, mais là, c'est en train de prendre un tour assez fou. Mais où va-t-on si on est obligé de s'excuser de tout ? » Et de rappeler combien il a pu être, et est encore très souvent, « complètement hors des clous ». « On avait une affiche où j'étais en SS et Dieudonné en membre du Ku Klux Klan, personne ne disait rien, ça faisait rire tout le monde, se souvient-il. Aujourd'hui, ça ferait un tollé… »

« J'aurais pu avoir plein de procès avec mes spectacles, dans les Petites annonces, mais je n'en ai jamais eu parce que les gens savent bien que c'est du second degré, ils savent bien que je ne suis pas foncièrement malveillant et raciste, poursuit-il. Sauf qu'aujourd'hui les gens ne prennent plus le temps de réfléchir, ils sont tout de suite dans la réaction. » Ce changement, il le constate, le déplore. « On ne change rien en faisant des procès d'intention », souffle-t-il.

« Je continuerais à publier ce que je veux »

« Honnêtement, je ne voulais pas y croire, et quand les journalistes me posaient la question peut-on rire de tout ? Je disais oui, bien sûr qu'on peut rire de tout… Ben, en fait, non… Mais moi je ne me soumets pas aux réseaux sociaux, je continuerais à publier ce que je veux et à parler de ce que je veux, affirme-t-il. Ça ne changera pas mon travail, sur scène, c'est le seul endroit où on est complètement libre. »

Sans vouloir jouer la victime – « je ne suis pas un martyr » – l'humoriste s'alarme de ce qu'il y a derrière son « petit cas ». « Tout le monde a droit à la parole, et forcément les gens étroits d'esprits et bêtes ont aussi droit à la parole, mais on les entend beaucoup sur Internet et ça leur donne du pouvoir, et après ça donne un Trump élu, Bolsonaro, le Brexit… »

« Je ne sais pas s'il y a un humain ou si c'est un algorithme derrière ça, poursuit-il. Je leur ai écrit, mais ils ne m'ont pas répondu. » Nous avons également tenté d'obtenir une réaction et une explication de la part du réseau social. En vain.

MISE À JOUR. Pas d'insultes dans les blagues pour Instagram

24 heures après notre demande d'informations, nous avons reçu un message d'une chargée de communication du réseau avec des éléments de réponse en anglais. Un message en deux temps. D'abord le « commentaire attribuable à « un porte-parole Facebook Inc. », Instagram appartenant à Facebook : « Chez Instagram […] nous ne tolérons pas les discours de haine, qui incluent l'utilisation d'insultes pour décrire les personnes en fonction de leurs caractéristiques protégées. Qu'il soit destiné à offenser ou non, ce message contenait une insulte et a été supprimé conformément à nos règles ».

Puis viennent des éléments « de contexte supplémentaire non-attribuables à un porte-parole Instagram » mais que l'on peut « tout à fait intégrer dans [n] otre article ». Ainsi de la définition du discours de haine comme « une attaque contre une personne ou un groupe sur la base de ses caractéristiques protégées », soit « la race, la religion, la nationalité, le sexe, l'identité de genre et l'orientation sexuelle ».

Les « insultes offensantes, lorsqu'elles sont utilisées comme des étiquettes insultantes pour ces caractéristiques protégées » sont constitutives d'une attaque. Et c'est « ce qui s'est passé ici ». Si Instagram et ses équipes disent prendre « en compte le contexte », faisant quelques exceptions pour autoriser les insultes - leur usage « de façon autoréférentielle », quand on parle de soi notamment - ce n'est pas le cas « dans le cadre d'une blague ».